O

Préface

 

 

I began writing this book while puzzling about the implication for individual resulting from a major shift in our society’s networks.

Dusk is deeply influenced by the works of Mark Buchanan on the small worlds, and Albert-Laszlo Barabassi on finding patterns in randomness and on analyzing viruses spread.

This book is here thanks to Antoine Pasquali, who was trying to link Artificial intelligence, neuroscience, and psychology while injecting order in my magmatic parallel world.

Feel free to reproduce and use any portion of this text, and to share it with any peer-to-peer software.

 

 

Gilémon Villemin

Hong Kong --- 25, May 2005

 

 

I

Narcissism

 

”J’ai lu des articles sur les gens qui pensent qu'ils sont toujours occupés. Tu subis le stress d'un monde auquel tu ne crois pas, où tu n’as plus rien à faire, où tout décrépit lentement dans l'ombre, Gilémon. C'est le bad…”

 

-- Matthieu Ducamp (correspondance avec l’auteur)

 

 

Il était deux heures du matin. Sonya dormait sans faire de bruit. Le chat me regardait comme si j’étais un extraterrestre. Des astronomes venaient de détecter une explosion d'une puissance jamais observée dans l'espace résultant de l'absorption de l'équivalent de 300 millions de Soleil par un gigantesque trou noir, une sorte de siphon cosmique.

Selon un communiqué de la NASA, ce trou noir continuait de renvoyer d'énormes quantités de gaz sous pression d'une masse égale à mille milliards de soleils. Tant et si bien que deux bulles géantes se formaient au centre d'un groupe de galaxies appelé MS 0735.

Pfiou… Fallait s’accrocher pourse représenter ce que cela représentait mille milliards de soleils ; un tera de soleils. En classe préparatoire, on m’avait appris à me méfier des ordres de grandeur. On m’avait même appris que c’était la différence entre les gens doués et les autres. Les gens doués, eux, maîtrisaient les ordres de grandeur.

A l’époque, je m’étais automatiquement insurgé contre ce lieu commun. Ça ne pouvait pas être si simple, il devait bien y avoir des gens brillants qui s’en foutaient pas mal des ordres de grandeur.

Tout était tellement plus compliqué que ça en avait l’air au premier regard. Et si cette explosion était un gros mythe. Et si la NASA nous racontait que des conneries depuis 50 ans. Et si ils se rendaient même plus compte qu’ils racontaient que des conneries ?

Et ben quoi ? Qu’est ce que cela pouvait bien me foutre que l’on me mente à longueur de temps ? Que le monde dans lequel je vive fut une illusion ; qu’est ce que cela changeait à mon petit quotidien ? En soit rien… Pas grand chose.

Il y avait beau y avoir des trous noirs alcoolos qui se faisaient des orgies de soleils, cela n’empêchait pas l’inertie du présent de me peser dessus comme une vieille. J’en arrivais à imaginer que si c’était si infiniment compliqué, c’était peut être que ça avait un lien avec la lourdeur de chaque jour qui passait. Cherchais-je derrière les étoiles une raison pour périr, ou pour m’offrir en sacrifice ?

J’ouvris la fenêtre pour sentir les effluves de la nuit. Il y avait un mégot de péte sur le rebord de béton. Je me l’allumai et me calai entre mes avant-bras en matant le vieux portier du bout de la rue. Au loin s’élevaient des bruits d’ambulances et de voitures de flics. Même si Wanchai était calme la nuit, ça n’en restait pas moins un quartier de la ville ayant la plus grande densité de population mondiale. Alors ça engendrait quand même son petit lot d’accidents, de meurtres et de fausses alertes.

J’adorais passer le temps à constater qu’il ne se passait vraiment rien dans ma rue. On ne pouvait pas dire la même chose du reste du monde.

L’année n’avait pas super commencé, ou devrais-je dire terminé. Il y avait eu ce putain de Tsunami de la mort qui avait littéralement balayé une partie de l’Asie du Sud-Est.

Je l’avais un peu pris pour moi cette catastrophe. J’avais l’impression d’en être responsable. Je revenais juste d’une petite visite au Japon, pour vérifier que Mat ne perdait pas son niveau. En retour de fin de soirée, j’expliquais à Sonya et à deux de ses potes que l’on ne pouvait pas comprendre les Japonais si on ne les regardait pas comme des individus faisant parti d’une civilisation plus fragile que les autres. Niveau catastrophe, ils avaient déjà pris super cher au court de ce siècle et ils risquaient de remettre ça un jour ou l’autre, dans plus ou moins longtemps. Toutes les probabilités étaient là pour qu’un homme sain d’esprit n’aille pas y vivre. Alors comment expliquer cette contradictoire opulence de détermination bien humaine, ces dégoulinades de constructions défiant le futur, ce goût inné de la discipline et de la contrainte ? Cela dépassait le début d’idée que je cherchais à leur passer, mais toujours était-il qu’ils étaient en sursis. Ça les faisait légèrement réfléchir, les potes de Sonya. Surtout que l’un d’eux voulait absolument se barrer là-bas parce qu’il était amoureux des Shibuya girls qui lui rappelaient les minettes des clowns dans Akira.

Exactement au même moment, à quelques milliers de kilomètres plus loin, un tremblement de terre de chez  whose your dady corp, déviait la planète de son orbite. Pendant que nous nous faisions peur en en parlant et en nous défonçant le crâne, ça n’avait pas pété à Tokyo, mais au Nord de Sumatra.

Le lendemain matin après avoir passé une nuit remuante de cauchemars morbides en série où je me battais contre le cancer, j’allumai machinalement le vidéo projecteur. Les deux lascars étaient déjà partis et avaient l’air d’avoir fini l’herbe de Sonya. Elle revenait de la cuisine ou elle avait préparé du café. Elle avait une gueule terrible du type je viens d’apprendre que j’ai le DAS .

 

-         Toi aussi t’as pas dormi ?

-         Pffff, j’ai pas réussi à fermer l’œil de la nuit, j’avais l’impression que mon cerveau allait exploser !

-         Tiens c’est rigolo, j’ai eu la même sensation, mais moi je rêvais.

-         Ben, oui, mais c’est quand même bizarre, je n’avais pas passé une telle nuit depuis ma première patrouille à gaza.

-         Ah ouais, tant que ça… t’avais beaucoup fumé ?

-         Oui pas mal… ton pote le Népali. Il a des sacrés trucs en ce moment.

-         Bizarre, c’est pourtant pas la saison.

-         Bo… y a plus de saisons pour ce genre de plantes.

-         Coomment tuu paarles ?!?

-         Ben regarde, y a encore eu un attentat en Indonésie !

-         Hein ? Ou ça ?

-         Ben là regarde la dépêche AFP.

-         Waw… cinq mille morts ! Mais c’est pas en Indonésie, mais en Thaïlande, espèce de grosse débile !

-         Putain ! C’est pas une attaque terroriste mais un tremblement de terre.

-         Nan ?

-         Si !

-         Nan ?

 

Elle s’échauffait.

 

-         Ben si ! Regardes, ça à ravagé les côtes d’une dizaine de pays.

-         Nan ?

-         T’es chiant à la fin.

-         Et à quelle heure c’est arrivé ?

-         Neuf heures du matin… Oh, c’est pas vrai ! J’ai tellement mal dormi que j’en avais oublié notre discussion.

-         Ben voilà, c’est de ça que je voulais parler !

-         C’est fou !

-         Ben ouais, c’est pas mal ouf ! Combien de temps a mis la vague pour atteindre les terres où elle a tué les gens ?

-         Attends c’est compliqué… ben c’est variable.

-         C’est pour ça qu’on a mal dormi. Pendant que tout ces gens mourraient… comment veux-tu ne pas faire des cauchemars.

-         Ouais ! Et c’est les Américains qui ont déclenché le tremblement de terre en faisant péter une bombe atomique ? Merci je connais tes histoires par cœur.

-         Mais non ! Tu sais bien que c’est pas possible, puisque les tensions exercées par la plus puissante des bombes, n’équivalent même pas au centième de la force exercée par la lune sur la terre.

-         Ouais, ouais… vas plutôt acheter à manger ! Il est déjà trois heures et on a encore rien mangé.

 

À cet instant son téléphone sonna. Elle le décrocha avec réticence. C’était ses deux potes de la veille qui n’en croyaient pas leurs yeux. Ils parlaient super fort et, visiblement ça la saoulait. Elle leur répondit sèchement de la laisser tranquille. Elle était pas d’humeur à supporter leur excitation de drogués au nombre de victimes. Elle rajouta qu’elle en avait déjà bien assez de vivre avec un paranoïaque qui apprenait le net par cœur. Sur ce je m’en allais à moitié vexé, à moitié fier d’être pris pour quelqu’un d’assez motivé pour tenter de retenir un exabyte.

Je rentrai du marché avec un poisson bleu rose, une poignée d’oignons frais et un sac d’aubergines. Sonya m’attendait de pied ferme.

 

-         Mais putain ça fait combien de temps que t’as pas fais l’amour avec une femme ?

-         Euh ? Quoi ? Une femme ? Comment ça une femme ?

-         Ben ouais, une femme !

-         Pas si longtemps que ça pourquoi ?

-         T’es rien qu’un sale pervers de merde, c’est tout !

-         Mais de quoi tu parles ?

-         De ta saloperie de manie de vouloir télécharger tout le porno de la terre et de me pourrir ma connexion. Je peux même plus envoyer un mail avec tes conneries ! Mais quand est ce que tu vas te décider à grandir ?

-         Attends, super ! T’es bien placée pour parler. Avec ton air de rebelle de cour de récré.

-         C’est tellement minable que ça me tue d’entendre ça dans ta bouche.

-         Merci…

 

Elle me regardait avec tellement de haine que je faillis éclater de rire. Il y avait toute la malveillance du monde dans son regard. Je ne pu le soutenir très longtemps. Je décidai de me casser dans la cuisine pour préparer à bouffer en espérant que ça ferait retomber la pression.

Elle était venue passer un mois à Hong Kong en espérant que ça allait la calmer un peu. L’ambiance à New York lui était devenue insupportable. Depuis qu’elle s’y était installée, ça n’avait été qu’une lente descente aux enfers. Elle fumait de plus en plus de shit, dormait de moins en moins et pensait de plus en plus à la mort. Elle avait fui la folie de la guerre en Palestine, pour s’enterrer la tête dans des études de droit à Stockholm. Elle n’y trouva qu’encore plus de merde. Elle se sentait devenir le pion d’une machine encore plus répressive et injuste. A Gaza, on faisait encore semblant d’avoir un code de l’honneur basé sur des discordes rationnelles, alors que pour elle le droit était une sorte de guillotine déboussolée prête à couper la tête à tout ce qui ne rentre pas dans le moule du capitalisme. Ça la faisait gerber ; son travail lui filait tellement une sale tête, qu’elle n’arrivait plus à se regarder dans son miroir. En plus de ça, si elle voulait éviter que cette machine la décapite, elle devait rembourser le prêt délirant qu’elle avait fait pour se payer ses études.

Mais ce qui me chagrinait le plus dans tout ça, c’est qu’elle en était devenue asexuée. Soi-disant, elle était lesbienne à tendance troisième sexe. C’est vrai que je l’avais déjà vue avec une nana. Mais au fond elle niait complètement son potentiel de reproduction. Elle tenait un discours de petit mec de quatorze ans. Mais elle en avait vingt neuf et surtout avait vu et fait un sacré paquet de trucs. Elle m’avait jamais vraiment parlé de ce qui lui était arrivé au cours de son service, mais ça l’avait assez secouée pour ne plus jamais croire en l’être humain. Ça aussi, ça pouvait être interprété comme de la flambe d’ado. Mais ce qui m’avait mis la puce à l’oreille, c’était que ce fut la première personne que je rencontrais qui fumait du shit de cette manière. C’était consciemment thérapeutique ; sans aucun remords et assumant pleinement sa dépendance. Elle fumait de la même manière que les grands malades qui passent leurs nuits à compter les secondes qui les séparent de l’aube.

Elle était tellement sérieuse qu’elle me filait le cafard. Mais à la fois elle m’intriguait énormément, c’était mon premier cas d’analyse de la souffrance chez mes congénères. Elle souffrait en continu et du coup je pouvais en tirer des conclusions. Ce n’était pas comme avec les autres gens qui avaient des hauts et des bas, changeant d’état d’esprit dès que ça allait mieux. Elle était vraiment glauque dès le premier contact. Elle donnait le ton tout de suite et ne tendait aucun piège émotionnel. C’était du  what you see is what you get .

Je me souviens de notre premier échange. Elle venait de constater avec effroi qu’il n’y avait plus de saké dans le frigo. Elle m’avait sorti un truc du genre :

 

-         La vie est tellement triste que je ne sais vivre que pour disparaître.

 

Je la fixais dans ses yeux brillants un petit moment et, je me disais qu’elle respirait la vérité. Je m’étais senti tout de suite bien avec elle et du coup je crois me souvenir que je lui avais répondu très spontanément quelque chose comme :

 

-         Pour dire ça, tu dois sacrément aimer les Hommes !

 

Ce qui la fis rigoler amèrement. De toute façon, elle ne pouvait rigoler qu’amèrement.

Ça faisait un drôle d’effet aux gens pas habitués. Ils la prenaient un peu pour une folle qui distille sa frustration à grand coup de provocation. Ils n’avaient pas forcément tord. Mais ils avaient juste oublié que, fut un temps nous étions tous fous. Et qu’en la prenant de haut, ils prenaient de haut tout un pan de leur histoire. Ils perdaient le fil conducteur qui les reliait à leurs ancêtres. Ils se rendaient orphelin en toute fierté. Et ça c’était le mal le plus commun de notre génération. Inconsciemment, on voulait tous être orphelin pour avoir le droit d’être triste. C’était une sorte de caractéristique indispensable à toute âme cherchant à sortir de l’inconnu. Il fallait au moins avoir mangé toute cette peine pour prétendre à un poil de considération.

Mais MOI, mes parents étaient morts pour de vrai. Et à cette époque j’étais encore affecté par les idées que m’avait inspirées leur mort. J’avais passé une bonne semaine à Sanaa à ne pas vraiment pouvoir y croire. Ce ne fut que lorsque je rentrai en France et que je vis leurs corps inertes que je cédai à une tristesse d’ordre physique. Je m’écroulai. La réalité devint parallèle à ce que je m’étais imaginé. J’avais l’impression d’être dans un épisode de la quatrième dimension. Cette sensation dura plusieurs mois.

Je m’identifiais à un électron libre sans noyau, pour qui tout était devenu possible puisque je n’évoluais plus dans le même monde.

Mais tout cela n’avait pas été si terrible que ça finalement. Ils m’avaient laissé un compte en banque plein à raz bord qui se vit amplement réinjecté de quelques millions d’euros un an plus tard, lorsque ma dernière grand-mère mourut de tristesse. Je n’avais plus de famille et j’étais blindé. J’étais tellement libre que ça me rendait assez fou pour ne pas avoir besoin de considération.

 


La nuit s’échappait et le petit vieux fixait son mini téléviseur en remuant de la patte. Je tirais sur la queue du pétard en m’imaginant à la place de ce mec, en bas d’une cage d’escalier perdu au milieu de la nuit. Il devait voir des fantômes à force de regarder dans le vide. Sa fierté et son courage s’êtaient tellement pliés sous le poids de la solitude qu’il n’avait plus aucun mal à dire :

 

-         Je suis seul !

 

Moi, j’attendais d’en voir des fantômes. Je m’étais toujours préparer à voir un truc de ce genre. Quelque chose qui me ferait vraiment sursauter et qui me ferait remettre en question tout ce que je pensais savoir. A force d’entendre ce genre d’histoire, je me disais que ça devait bien exister. Non pas qu’il y ait une réalité derrière l’existence de ces spectres, mais tout simplement que nos sens soient assez foireux pour nous faire voir des choses là où il n’y avait rien. Le pire c’était qu’au final, personne ne serait jamais là pour juger et, nous étions libres de choisir de penser qu’il y avait eu quelque chose. Je me disais qu’avec ma mauvaise fois intellectuelle, le jour où je verrai un truc de ce genre, je laisserai tout de suite de côté mon attirail de rationaliste, pour me précipiter vers l’occultisme.

Je m’attendais donc à tout moment de voir une tête livide aux yeux sans fond me regarder fixement. Il fallait que cela m’arrive à un moment où je relâcherais ma garde. Genre lorsque que je me retournais dans mon lit, dans une foule grouillante ou dans l’obscurité, là où l’on imagine que tout est possible. Et alors je grincerais des dents en pensant que tout était faux.

Le péte était fini et ça m’avait donné envie d’en rouler un nouveau. Mais je n’avais plus assez de force pour retourner dans le salon. Alors je me fis une raison et continuai à mater dehors. Je scrutais les buildings mitoyens. Ils devaient faire quasiment une trentaine d’étages chacun. Du coup ils me bouchaient complètement la vue sur la mer. Dépité, je me disais que je devais bien pouvoir glaner un peu de vie au milieu de ce carré de trente sur vingt. Sur ces six cents appartements, il devait bien y en avoir un où il se passait quelque chose d’intéressant ; une femme nue, un meurtre ou alors seulement une engueulade. Je ne savais pas trop ce que je voulais, mais je voulais avoir un peu d’intrigue.

Enfin si, je savais ce que je voulais. Sonya avait raison, ça faisait trop longtemps que je n’avais pas baisé, pour que cela n’en devienne pas louche.

Ma dernière histoire remontait à cette furie de philippino que j’avais rencontré en fermeture de bar. Tout était de ma faute, c’était moi qui avais été la chercher. Mais cette malade m’avait gravement pété un boulon dans les pattes. Elle venait d’arrêter sa cure de methamphetamines qui avait duré une dizaine d’année. Après avoir obtenu un diplôme de chirurgie, elle avait été entraîneuse et ne pouvait plus vraiment tenir le rythme sans en prendre. Ça lui permettait d’être bavarde. Malheureusement, maintenant elle avait trente six ans et sentait que ça ne pouvait pas durer. Par dessus le marché, il fallait qu’elle s’occupe financièrement de son môme qui était resté aux Philippines.

Elle me disait souvent des trucs du genre.

 

-         You know I cannot continue to live like this!

-         Yes I know! I can tell. You need to calm down and start to build something…

-         It’s because THEY are trying to manipulate me! What do they want?

-         You need to build something you can really rely on. And you should stop thinking some people want to mess up your life!

-         So you think it’s a joke? Do you think it’s funny? What do you know about Kate? And all those colors?

-         I don’t know… sorry I have no clue!

-         What do you mean? You don’t believe me? You don’t know I’ve been over exposed? Do you think I’m crazy?

-         No … no.

-         I’m not crazy! THEY want to make me feel crazy! And THEY want everybody to think I’m crazy! Are you listening to me?

 

Parler avec elle était une véritable torture. Elle se sentait perpétuellement persécutée par des forces obscures qui complotaient dans l’ombre de la frange de réalité qu’elle arrivait encore à percevoir. Elle déformait tout et le rendait hostile. Mais voilà le problème, c’était une véritable bombe atomique au pieu. J’hallucinais complément. Elle était douce et elle pouvait encaisser comme une malade, non stop. Lorsque mon envie n’était qu’une ébauche de désir, elle savait épicer la sauce avec l’un de ses nombreux ingrédients. Je finissais toujours mes journées avec elle sur les rotules. Et même comme ça, elle arrivait encore à me faire bander.

Tout ça ressemblait étrangement à une méthode utilisée par les services de renseignement les plus vicelards. Elle ruinait ma libido, mon énergie physique et, en parallèle, elle m’épuisait la conscience en voulant m’intéresser à ses histoires de paranoïaques. Car là il s’agissait vraiment de paranoïa. Non pas du mot utilisé à tout bout de champ pour parler d’un peu de méfiance, mais de sa définition clinique. Cette nana était vraiment malade. Elle me faisait des vraies crises de schizophrénie aiguës à tendance paranoïde. Et être témoin de ça en live, c’était sacrément épuisant. Ca fusait de partout, c’était incontrôlable, ça ressemblait à une tête de méduse.

Il fallait que je me fasse une raison. Plus je traînerais avec elle, plus elle déteindrait sur moi et, plus elle me contaminerait de son cerveau muté. Il y avait dans son crâne d’aliénée assez de germe de folie pour contaminer un régiment de puceaux. Et je ne m’y étais jamais préparé moi, à autant de virulence. J’avais toujours fait confiance à mon système de défense automatique. D’où une histoire de cul pouvait aboutir à autant de danger ? On ne m’avait pas appris ça à l’école.

Et pourtant si, on me l’avait appris, on me l’avait même répété, on me l’avait craché au visage des milliers de fois. Depuis que j’étais tout petit, mes multiples pères n’aimaient jamais les amis que je leur présentais. Ils y décelaient toujours un truc qui n’allait pas. Moi, je m’obstinais et je finissais par méticuleusement ranger tout ce qu’ils considéraient comme dangereux dans mon étalage de vertus de secours.

Et voilà, finalement j’avais fini par rencontrer le grand méchant loup. Je décidai alors sciemment de faire comme on me l’avait appris. Je devais couper les liens de façon radicale, sans état de conscience. Je n’avais jamais soi-disant eu les couilles de plaquer une seule fille de ma vie, car j’avais un bouquin de milles pages de raisons de ne pas me comporter ainsi. Mais là je ne pouvais plus l’utiliser. Il fallait absolument que je mette fin à cette contamination.

Pas facile de décrocher, il y avait d’abord eu l’abstinence, puis ses crises sporadiques de violence. Elle venait cogner à la porte de l’appart à 4 heures du mat. Elle sonnait, elle se plaignait, elle chialait. Puis elle retournait dans la rue en hurlant mon nom à la mort. Bien sûr ça ne me laissait pas de marbre. Ça me rongeait de l’intérieur cette âme errante qui ne trouvait plus personne à hanter.

Finalement j’avais utilisé cette histoire comme un archétype des relations entre homme et femme. Je l’avais érigé en exemple pour toutes mes futurs rencontres. Si je savais bien que ça ne serait pas comme ça tout le temps, il y aurait toujours moyen de tirer des liens avec ce cas d’analyse. Il serait ma malédiction sentimentale et ce serait pour cela que je n’irai jamais bien loin avec autrui. Il fallait que je me fasse une raison, cette furie m’avait appris la solitude.

Et maintenant que Sonya était là, je pouvais mettre une croix sur tout espoir de retrouver quelqu’un. La relation que j’entretenais avec elle rendait tout le monde tellement jaloux. Moi ça me dégoûtait. Ils pensaient tous qu’on était deux gros frustrés qui n’osait pas se mettre ensemble. Comme si un homme et une femme ne pouvaient pas faire autre chose que de se grimper dessus ? Bien sur que ça m’était passé par la tête de temps en temps. Elle était plutôt jolie avec sa tête de garçon triste, avec de grands yeux, sa peau et ses cheveux parfaits. Mais à quoi cela servirait ? Elle était lesbienne et, moi, je m’affichais comme de la race des gros salops qui la confortaient dans les bienfaits de sa sexualité.

Je lui avais offert l’hospitalité de mon cœur et maintenant qu’elle habitait chez moi, je ne risquais pas de la virer. Elle pouvait en toute innocence y rester tant qu’elle le voudrait.

 


Je me décidai finalement à aller me rouler un nouveau calumet. Je fouillai dans le bordel de la table basse du salon pour trouver le matériel adéquat. Il y avait des boites de pâtés qui dégazaient du couvercle, une dangereuse assiette avec une pastille de smack éventrée, des filtres partout, des piles, des dizaines de briquets, des boites de conditionnement de bouffe chinoise, un sachet de coke, des cendriers qui débordaient, des bouteilles de bière, une bouteille géante de soy sauce japonaise, des verres à saké et des OCB bien planquées dans toute cette merde. Si je n’avais pas ces femmes de ménage qui venaient éradiquer ce foutoir une fois par semaine, je me serais pris pour un junkie qui ne gérait plus rien du tout.

Mais tout ça ne me découragea pas dans mon entreprise. Je fus tenté de me mettre une petite vidéo porno fraîchement péchée en fond visuel, mais je me ravisai en pensant aux paroles de Sonya. Il fallait absolument que je me calme avec ces vidéos ou je finirais par me transformer en mutant libidineux à bite tordue.

Le stick roulé, je m’enfonçai dans le canapé en me délectant du calme régnant dans cette pièce.

Quelques jours auparavant, c’était une autre histoire. J’étais allé traîner la patte à un dîner de nouvel an avec Iro mon collègue chez Uniform. Il s’était retrouvé seul ce soir là, car sa femme n’avait pas encore emménagé avec lui. On avait mangé du canard qui pue au champagne dans un restaurant indonésien. Iro parlait parfaitement français et du coup ça simplifiait énormément la conversation. Il n’y a rien de pire qu’un japonais qui ne parle pas bien anglais. Ils sont déjà si compliqués à comprendre, que s’il fallait rajouter une dimension linguistique, on nagerait vite dans le surréalisme. A la fois, n’était-ce pas la meilleure façon de décrire le réel que de le faire partir dans sa dimension surélevée ?

Iro était de bonne humeur, mais je n’en menais pas large. Je n’en menais jamais large à ce genre d’occasion. J’étais un vrai rabat-joie.

 

-         Maxime, tu connais des blagues ?

-         Non j’aime pas trop les blagues en fait…

-         Connais-tu la blague des vaches ?

-         Euh, non… je connais pas de blagues…

-         Alors, l’idée c’est que t’as deux vaches dans diffélents systèmes. D’abord le socialisme : T’as do vaches. Tes voisins t’aident à t’en occuper et vous vous paltagez le lait.

-         Mouais…

-         Communisme : T’as do vaches.

-         Oui, oui je sais que j’ai deux vaches…

-         Le gouvelnement te plend les do et te foulnit en lait.

-         Ouais…

-         Fascisme : T’as do vaches. Le gouvelnement te plend les do et te vend le lait.

-         Mffff…

-         Nazisme : T’as do vaches. Le gouvernement te plend la vache blonde et abat la blune.

-         Mffff… ah, ça le nazisme ça fait toujours bien rire !

-         Dictature ! T’as deux vaches ! Les miliciens les confisquent et te fusillent. Féodalisme : T’as deux vaches. Le seigneul s'arrroge la moitié du lait.

-         S’arroger ?

-         Monopolise … Démocratie : T’as do vaches. Un vote décide à qui appaltient le lait.

-         Arrêtes de dire t’as do vaches !

-         Démocratie de Singapour : T’as do vaches. Vous écopez d'une amende pour détention de bétail en appartement.

-         Clair !

-         Anarchie : T’as do vaches. Tu les laisses se tlaile en autogestion.

-         Mouais…

-         Capitalisme : T’as do vaches. T’en vends une et, tu t’achètes un tauleau pour faile des petits.

-         T’en as beaucoup comme ça ?

 

Au même moment le compte à rebours avait commencé dans le restaurant. Et ça hurlait de partout dans la rue. Je n’arrivais pas à m’enlever de la tête que j’aurai du être à cette soirée avec Sonya chez les banquières de chez JP Morgan. Certes, il y aurait eu bloomberg en boucle sur un plasma géant, mais au moins ça aurait été un peu moins antisocial comme cadre. Parce que là je me sentais un peu bloqué, entre ses vues d’esprits interminables et tous ces gens qui s’apprêtaient à se sauter dessus.

Lorsque que c’était fini et qu’on était en 2005, Iro ne lâcha pas l’affaire. Je regardais nerveusement autour de moi, de peur que quelqu’un me saute dessus en débordant de joie. Je n’aurais pas réussi à gérer. Heureusement cela ne passa dans la tête de personne et je pouvais de nouveau écouter ce qu’il me racontait.

 

-         Capitalisme de HongKong : Tu as do vaches.

-         Deux ! Putain deux …

-         Tu en vends tlois à ta société cotée en boulse en utilisant des lettles de cléance ouveltes pal ton beau-frèle auplès de ta banque. Puis tu fais un "échange de dettes contle palticipation", assolti d'une offle publique et, tu lécupèles quatle vaches dans l'opélation tout bénéficiant d'un abattement fiscal pour entletien de cinq vaches. Les dloits sur le lait de six vaches sont alols tlansfélés par un intelmédiaire panaméen sur le compte d'une société des îles Caïman, détenue clandestinement par un actionnaile qui levend à ta société cotée les dloits sul le lait de sept vaches. Au lappolt de la dite société figulent huit luminants, avec option d'achat sur une bête supplémentaile. Entle temps tu abats les deux vaches palce que leul holoscope est défavolable.

-         Pas mal, mais j’avais entendu la même avec Enron…

-         Je cloyais que tu ne connaissais pas de blagues ?

-         C’est vrai qu’ils sont vraiment graves les gens ici ! Ils sont même complètement fous.

-         Non je ne pense pas qu’ils soient fous, mais juste inglats. Ils ont peldu le lien avec ce qui les à lendu aussi puissant financièlement. Ils pensent que c’est palce qu’ils ont économisé comme des chiens.

-         Tu veux parler des anglais ? C’est grâce à eux que cette ville est devenue aussi prospère et ça n’a rien à voir avec le trip des chinois.

-         C’est évident, les chinois ont juste obéi, aplès s’êtle bien fait avoil.

-         Ben c’est déjà pas mal… Si tu compares avec l’Egypte et finalement la majorité de leurs anciennes colonies qui ont complètement régressé quand ils se sont cassés.

-         Les chinois sont beaucoup tlop malléables. Ils sont mous et palesseux et du coup, ils ne complennent jamais ce qu’il se passe. C’est poulquoi les anglais ont aussi bien léussi leul coup ici. Ils sont comme des lobots que l’on a bien lemontés. Ils vont encore bien malché comme ça pendant un petit moment, mais si l’envilonnement change ils ne selont plus bons à lien en quelques années. Et alols quelqu’un leviendla se selvil de ce glos gâteau.

-         Ouais enfin dans ce cas là, l’Asie en général c’est un gros gâteau pour le monde occidental. Et tu me fous les boules, j’ai l’impression que d’une minute à l’autre tu vas te mettre à me dire que dans pas longtemps vous allez les envahir.

-         Ah ah! Et tu connais le capitalisme eulopéen ?

-         Non… je m’attends au pire.

-         On te subventionne la plemière année pour acheter une tloisième vache. On fixe des quotas la deuxième année et tu payes une amende pour sulproduction. On te donne une plime la tloisième année pour abattle la tloisième vache.

-         Et ça serait quoi le capitalisme japonais ? T’as deux vaches, tu les transformes pour qu’elles prennent dix fois moins de place et qu’elles produisent 10 fois plus de lait ?

-         Oui, et tu en plofites pour créer une ligne de produit pour enfant appeler cowkimon…

-         Vachémon !

-         Non, c’est pas esthétique, Cowkimon c’est mieux.

 

Je ne s’avais pas comment il pouvait retenir autant de truc. J’avais toujours pensé avoir une grosse mémoire de curieux. Mais ce petit mec me la coupait. Il retenait tout du premier coup. C’était assez flippant. Il suffisait de lui demander s’il se souvenait de ce que je lui avais dit à telle occasion, pour qu’il le ressorte texto. Je me demandais bien s’il pouvait remonter comme ça jusqu’à sa naissance. Ce petit malin prétendait que non.

La serveuse me faisait chier avec ses airs de « ben faut s’amuser, c’est pas tous les jours le nouvel an ! ». Ça devait lui faire plaisir de voir qu’il ne suffisait pas d’être en vacances pour s’amuser. Et j’en avais raz le bol de tous ces gens qui me forçaient à être cool. Si je ne voulais pas l’être, c’était quand même un droit inaliénable. Qu’est ce que c’était que cette nouvelle forme de terreur ? Le pire c’était qu’ils étaient les derniers à l’être, cool. Ce qu’ils attendaient, c’était juste que les autres le soient pour qu’ils puissent se distraire du spectacle qu’offrait leur joie. Je n’écoutais donc ce genre de conseil que s’il venait effectivement de quelqu’un qui savait plaisanter. Mais ce genre de personnes ne se risquait jamais à faire de telles remarques car elles savaient aussi se taire.

Lorsque le quota de temps à passer ensemble pour faire semblant que j’étais sociable fut atteint, il était une heure du matin et des jeunes anglo-saxons se roulaient des pelles de partout en hurlant ” happy new year ! ”. Une grande blonde toute bourrée avec une Foster à la main tenta subrepticement de m’embrasser. Iro mâtait comme un fou et se demandait pourquoi il n’y avait pas autant de rassemblements de blancs à Tokyo.

Nous évitâmes méticuleusement tous les foyers de joie et d’exubérance en avançant dans Lockheart Road. Je sentais bien que ça l’arrangeait aussi, car il n’était pas du tout du genre à extérioriser. Il fallait qu’il soit bien bourré pour commencer à délirer.

Je décidai qu’il était temps de faire quelque chose de cette soirée. La serveuse avait raison, ce n’était pas nouvel an tous les jours. Alors que faisait-on lorsqu’on pouvait justifier sa bonne conscience en se disant qu’on ne le fera pas tous les jours ?

Il fallait se droguer. Je décidais de passer le cap et d’aller voir les espèces de déchets dégénérés sous méthadone qui hantaient les soubassements de la passerelle. Cette bande de rats décharnés devait sûrement avoir de quoi passer un joyeux réveillon. Certes, c’était dur à imaginer lorsqu’on voyait leurs regards déshumanisés, à coté des panneaux publicitaires contre la fièvre aphteuse et l’encéphalite spongiforme. Il fallait imaginer un temps reculé où ces mammifères avaient eux aussi été doués de raison et que la dope qui les avait mis dans cet état devait être sacrément bonne. On ne se transformait pas en mort vivant pour du café et des clopes. Ou alors si, mais il fallait être japonais.

Lorsque je m’approchai d’eux, un petit mec avec un béret en jean vint à ma rencontre. Il me regardait comme si il faisait un de ces mauvais rêves où tout devient exaltant sans raison. Je tentai de lui parler, mais il ne comprenait rien à ce que je lui disais. Il me répétait juste le prix du deal : ”three hundred, three hundred ”. Iro me glissait que c’était trop cher, que je devais me méfier. Je tentai de négocier et de savoir ce que c’était, mais il n’y avait pas moyen. Je lui proposai un petit : ”Is it smack ? ”, auquel le zombie répondit mécaniquement par l’affirmative. Je lui donnai un billet de cent. Il faisait mine qu’il voulait le reste, mais Iro ne décampait pas. Il ne voulait pas qu’on se fasse avoir par un rat d’égout. Alors je lui allongeai le deuxième billet en répétant que maintenant je voulais voir la came. Le mulot céda et sortit un sachet rose de son nez. Au même moment je lui tendis le dernier billet et nous déguerpîmes sur-le-champ.

On hallucinait complément. D’où est-ce qu’on pouvait se mettre des machins pareils dans le nez. Iro était persuadé que c’était un tour de magie. Moi je n’en avais aucune idée, tout ce que je savais, c’était que ce mec était capable de faire des trucs vraiment bizarres. Peut-être synthétisait-il lui-même sa drogue avec ses sinus.

Nous passâmes ensuite devant un groupe de chattes de gouttières qui semblaient visiblement intriguer Iro. Il les dévisageait avec un intérêt non dissimulé.

J’avais déjà discuté avec elles. Elles étaient très charmantes et avaient beaucoup d’humour. Je décidai que quitte à se droguer avec un truc sorti du nez d’une goule purulente, on pouvait bien pousser un petit peu plus loin dans le grotesque. Je ne savais pas si Iro réalisait vraiment que les petites étaient des transsexuels. Il y en avait une qui ne faisait aucun doute, mais les deux autres étaient vraiment parfaites.

 

-         Hello guys! Buy one get one free!

-         Alors Iro ? On se fait un petit extra ?

-         Wosh…

-         Vous êtes français ?

-         Bonsoir ! Oui je suis français.

-         J’ai étudié le Français à l’université en Malaisie. Je parle un petit peu.

-         Salut, je suis japonais. How much is it ?

-         One thousand darling.

-         C’est pas cher ! For how long ?

-         Deux heures…

-         Can we fuck you together

-         Well… maybe yes, maybe no…

-         Ça te dit ?

-         Mouais, mais seulement avec la plus mignonne.

-         Bon ben c’est bon alors moi je prends l’autre.

-         Ok guys! You come to our room. It’s nice you’ll see.

 

J’hallucinais totale. Ce gars n’en avait rien faire de se taper des mecs retravaillés au bistouri. Il était marié et, même si j’avais grillé que c’était un bon lascar, je n’avais jamais imaginé qu’il pouvait partir autant en couille. Il avait tout de suite pris les devants et ne s’était pas dégonflé pour un sou. Je ne savais pas trop où on allait comme ça. Comment allais-je gérer une fois le moment propice arrivé ? En plus il voulait se faire un truc bien compliqué à plusieurs. Et moi qui n’avais pas joui depuis si longtemps, j’allais être ridicule à me faire dans le boxer au premier frotti-frotta.

Je n’avais plus mon mot à dire. J’avais lancé la machine par curiosité et, elle était partie à tombeau ouvert, filant vers leur hôtel sans se soucier de mes arrières pensés. 

Leur lit d’amour s’averra être un trou à pute glauque, tenu par un chinois en marcel, qui se branlait avec salacité devant une vidéo porno zoophile. Iro proposa avec force de bouger rapidement et d’aller chez moi en prétextant que je lui avais vanté les mérites de mon lit super king size. Nous déguerpîmes sans trop de remords.

Dans la cage d’escalier, les princesses traînaient la patte en hallucinant que l’on puisse habiter au quatrième sans ascenseur. Elles soufflaient leurs vingt ans en me maudissant.

Soudainement, elles voulaient savoir si on prenait de la coke. Iro était tout sourire. Il ne lâcha pas le morceau et leur demanda si elles pouvaient en avoir. La plus jolie sourit et lui demanda s’il avait deux milles dollars. J’avertis Iro que c’était un peu trop cher quand même. Mais il ne décramponna pas l’affaire. Elle le rassura en lui expliquant que c’était vraiment de la bonne qualité qui venait du Niger. Iro tomba consciemment dans le panneau et lança la commande. Je devais avouer que j’étais pas contre du tout. Finalement c’était plus sain que le substrat radioactif rose que j’avais dans la poche.

Nous étions à peine arrivé dans l’appartement, qu’il emballa la plus grande sur le canapé. Je restai planté un petit moment à les observer se rouler des pelles, pendant que l’autre se baladait dans le couloir en admirant ma collection de peintures bollywoodiennes.

Je commençais les hostilités en préparant une petite pipe avec du papier d’alu pour allumer le smack.

Pendant ce temps, Iro se faisait déjà pomper bruyamment par la grande au regard vide et ma mignonne me caressait langoureusement le dos, puis l’entrejambe. C’était vraiment obscène comme tableau et je bandais déjà comme une vierge.

Fier de moi, je contemplais mon œuvre métallique sous tous les angles en pensant à Sonya. Elle allait peut être rentrer et ça serait pas super joli si elle nous surprenait comme ça, complément camés avec des trans. Je devais lutter ferme pour pas qu’on me déboutonne le pantalon pendant que j’inaugurais la pipe.

L’effet de l’opiacé fut immédiat. Je ne pensais plus qu’à moi. J’en avais tout de suite plus rien à foutre de Sonya et d’avoir l’air con devant ces trois excités. J’avais envie de chier et c’était tout ce qui comptait. Je pris le matériel nécessaire pour aller me rouler un joint aux chiottes en paix avec moi-même.

Lorsque je revins, ils n’avaient visiblement pas touché à ma pipe, ils avaient migré dans ma chambre. Mon odorat affûté par le substrat détectait une odeur trop âcre qui émanait derrière la surdose de parfum.

J’entrebâillai la porte pour voir ce qu’ils fabriquaient. Je m’attendais à voir Iro en train de se faire prendre par la grande folasse. Mais cela aurait été impossible puisque aucune d’elles n’avait de bite. Je finissais par me demander si je n’avais pas rêvé et si ce n’était pas des vraies filles. J’avais déjà eu ce sentiment lorsque j’avais maté leurs mains. Normalement c’est ce qui les trompe. Mais là, j’avais été éberlué de constater qu’elles avaient des petites mains toutes fragiles.

Toujours était-il, qu’ils étaient bien affairés et qu’ils ne remarquèrent même pas ma présence. Iro se déchaînait dans la chatte de ma préférée, pendant que la grande le masturbait à chaque fois qu’il ressortait d’elle. Accessoirement, elle se mettait un petit gode dans le cul. Ils bramaient une sérénade de lubricité.

Malgré l’héroïne, j’avais grave la gaule. Ils poussaient des vrais cris d’animaux, en cinglant sévère. Je me trémoussais dans le canapé en consultant ma boite vocale. J’avais laissé mon téléphone en partant au restaurant et, du coup, j’avais loupé sept appels ; les sept démons de ma conscience.

Il y avait tout d’abord cette fille thaïe que j’avais rencontrée au restaurant et qui m’avait sauté dessus pour, soi-disant, me masser. Elle était toute seule et se morfondait.

Ensuite il y avait le Népali à qui j’avais commandé de l’ice. Il était passé avant minuit et me prévenait qu’il allait réessayer dans deux heures. Il y avait Coralie et ma tante qui me souhaitaient la bonne année. L’entraîneuse philippino qui me traitait de connard et qui m’expliquait à quel point elle était contente que je ne sois plus dans sa vie. Le président d’Uniform qui avait envoyé ses vœux téléphoniques automatiquement dés la première minute de l’année. Et pour finir Sonya hilare, qui s’énervait en me traitant de ”tête d’éparpillé”. Elle voulait savoir si on avait finalement réussi à trouver de la dope et dans le doute elle allait en ramener plein.

Je décidai de rappeler la thaï, pour l’inviter et qu’elle arrête de déprimer toute seule. J’eus un peu de mal à la convaincre après qu’elle eut entendu les cris de jouissance en fond sonore. Apres négociation, je finis par lui promettre que je lui payerais le taxi si elle venait.

Lorsque je raccrochai, la serrure de la porte principale cliqueta. Je m’attendais à voir la police ou bien Steve Austin. Mais, à mon grand réconfort, c’était Sonya.

Elle n’était pas toute seule. C’était une Sonya accompagnée. Attention, mademoiselle n’avait pas perdu de temps. A peine une semaine et, déjà, elle avait ses petits réseaux, ses petites soirées où l’on ramassait des perles.

Over-maquillée, toute de noir vêtue, le gibier avait l’air d’être une goth. Un peu comme Sonya au final, mais en beaucoup plus stylée et avec beaucoup plus de sensualité. Elle ne me dît même pas bonjour. Je devais avoir une sale gueule ou alors elle était un peu stressée par les cris qui ne cessaient de s’échapper de la chambre. Je ne savais pas ce que Sonya avait pu lui raconter, mais elle avait l’air d’être carrément speed ; sur la défensive. Elle n’allait pas me faire ni de cadeau, ni même de concession. Ça se lisait dans ses yeux.

Elle n’avait pas encore parlé que j’avais déjà senti qu’elle était française. Ça ne m’était jamais arrivé de faire autant de facéties de contact visuel avec d’autres nationalités que les français. Entre nous, on avait notre propre jargon et il était très vite mal interprété par d’autres cultures. Non, le langage du corps n’est pas quelque chose d’universel.

Sonya me remballa direct en me demandant pourquoi j’avais encore oublié mon portable. D’un geste magistral, elle me jeta deux sachets de coke à la figure. Mes réflexes étant au plus bas, je n’eus pas le temps de les éviter. Cela fit beaucoup rire sa copine qui dévoila finalement sa nationalité en sortant un « mort de rire », accompagné d’un rire aristocratique bien de chez nous. Il fallait que je m’y fasse, elles avaient dû se monter la tête toutes les deux et j’allai passer un sale quart d’heure entre leurs griffes de petites filles excitées.

 

-         Nan mais tu t’es regardé, franchement ?

-         Hein quoi, qu’est ce que j’ai encore ?

-         Ben t’es une vrai loque ! T’as l’air d’être complètement défoncé et t’es tout seul pour le nouvel an. Je veux bien le tripe glauque, mais là t’atteins des sommets de décadence.

-         O, hey… tranquille !

-         Et c’est quoi ce truc dégueulasse qui tourne sur le PC de ta chambre ? Tu pourrais au moins faire semblant d’être discret…

 

La goth ne me laissa aucun répit et m’enchaîna direct.

 

-         Il est à fond sur le porno ton pote ?

-         Pff… ne m’en parle pas…

-         Ouais mais j’arrête. C’est pour ça, pour me désintoxiquer je garde que le son pendant une semaine. J’y vais progressivement… Nan, nan. En fait, c’est pas un film, c’est mon collègue japonais qui tripe…

-         Hein ? Quoi ? T’as ramené ton collègue japonais et sa femme ?

-         Nan, nan, sa femme n’est pas encore là…

-         Mais il est pas avec une femme ? C’est que des mecs non ?

-         Ben ouais je crois bien. Quand on les voit, on a du mal à dire… mais c’est vrai qu’elles ont quand même des voix bizarres.

-         Elles ? Comment ça ”elles” ?

-         Ben je sais pas. Ils ressemblent tellement à des meufs que je trouve ça assez normal de dire ”elles”… non ?

-         Ben on sait pas… on a pas vu les morceaux.

-         O mon dieu… Ton collègue est en train de ce taper des transsexuels pour commencer la nouvelle année ?

 

Je bataillai un bon moment avec elles. En faisant preuve de ma pire mauvaise foi pour détourner les sujets de conversation et qu’elles se calment un peu. Sonya n’en démordait pas, elle avait la haine contre moi. Elle ne voulait pas digérer l’appel dans le vent. Tout cela étant hautement aggravé par les regards que je jetais à sa copine.

Elle s’appelait Prune et avait de très, très jolis yeux verts de chat. J’étais tout simplement subjugué par son regard. J’avais beau me dire d’arrêter de la fixer, je ne tenais jamais bien longtemps. Elle cessa les hostilités en se rapprochant gracieusement de moi pour se saisir d’un sachet de coke. Elle en vida une grosse quantité sur sa cuisse, qu’elle sépara en trois lignes parfaitement égales.

Sonya se fit un plaisir de prendre la première, puis de m’inviter dédaigneusement à la suivre. Prune se pencha de toute sa félinité pour finir en s’en mettant symétriquement dans chaque narine.

Apres un petit blanc d’accalmie, je savais qu’elles allaient de nouveau enchaîner sur moi. J’aurais peut-être dû rejoindre Iro quand j’en avais encore le temps. Ou alors aimais-je ça, finalement, de me faire enflammer par ces sorcières ?

Prune revint à la charge.

 

-         Ben tu vois en voyant ton pote je me dis que c’est quand même la classe d’être lesbienne. Regarde le avec ses gros yeux globuleux de chien battu qui veut un os.

-         J’ai pas des yeux globuleux…

-         Mon pauvre si tu te voyais ! Je sais pas si t’es comme ça tous les jours, mais si c’est le cas, c’est pas gagné… Si tu crois un seul instant que tu m’intéresses, faut vraiment que t’arrêtes la came. Finalement si, tu m’intéresses, comme rat de laboratoire. J’aimerai bien faire des expériences.

-         Ben vas-y, te gènes pas !

-         Non pas maintenant mais ne t’inquiètes pas je prendrai ta carte.

 

Sonya me connaissait assez pour savoir remettre la bonne couche au bon moment.

 

-         Tu sais quoi, ce trou du cul m’a fait un plan terrible à Stockholm. J’avais une copine straight qui était en pleine rupture après six ans de relation avec son copain qui l’avait faite venir de Californie. En plus de ça, la pauvre venait de voir son père et sa meilleure copine mourir d’un cancer. Elle avait trop besoin de réconfort et il n’a même pas réussi à se la ramener.

-         Nan mais putain, tu vas pas remettre ça sur le tapis ! J’étais avec Carina et encore beaucoup trop sous l’influence de Coralie. Qu’est ce que tu voulais que je fasse ? J’étais complètement bloqué dans mon cerveau. Du fromage blanc, plus moyen de penser à quoi que ce soit… Et s’il te plaît, me remets pas d’histoire de cancer sur le tapis !

-         Je remets ce que je veux sur le tapis ! Non, mais tu sais de quoi il parle quant il parle de l’influence de Coralie. Cet attardé n’a rien trouvé de mieux pour tenter de la ramener sous ses ordres que de lui faire croire qu’il voulait vraiment avoir un enfant.

-         Mais je voulais vraiment en avoir un !

-         Pathétique ! Ton pote c’est vraiment une lavette. Maintenant on devient lesbienne non pas parce que les hommes sont des machos, mais parce que c’est des grosses feignasses incapable de penser à quoi que ce soit à par eux-mêmes. Aucune volonté et encore moins d’action. Franchement ça me fout les boules de voir où on en est arrivé. Mais putain ça vous dit quelque chose la demi-mesure ?

-         Ben c’est assez facile de nous faire endosser toute la responsabilité…

 

J’attendais un peu, histoire de voir si j’avais marqué un point avec un retournement aussi simple. Mais Prune était beaucoup plus futée que ce à quoi j’étais habitué.

 

-         Tu m’étonnes que c’est facile ! Vous seriez vraiment en colère contre quelque chose, que vous ne seriez même pas capable de vous lever le cul de votre chaise. Vous êtes devenus une bande de chiens avilis, prêts à tout pour recevoir un petit peu de considération de vos supérieurs. Vous ne savez même plus être méchant, vous êtes juste devenu des légumes dangereux ; de la mauvaise herbe tout au plus. Et pourquoi ? Parce que vous comprenez plus rien à votre queue. Vous ne pensez plus qu’à vous taper des petites pépés complètement débilos, qui vous donnerons un semblant d’impression que vous avez retrouvé un peu de votre virilité… Je pourrais en parler pendant des heures, mais tu m’as l’air d’avoir tellement de marshmallow dans le crâne que je n’ai pas envi de perdre plus mon temps avec toi…

-         Eh, ben… T’as un peu la rage quand même ?

-         Ben un peu que ça me fout les boules. Tu crois que ça m’amuse de voir vos gueules de mort-vivants. Tu crois que je me rabats sur les femmes parce que je suis déréglée ?

 

Oops, dommage collatérale et pas de parcours sans faute pour mademoiselle Prune. Elle venait de dégommer Sonya pour mieux m’anéantir, ce qui ne manqua pas de la sortir de son mode  « je ne fais rien parce que t’as vu ma copine, elle parle mieux français que moi et du coup elle te remonte bien tes petites bretelles ».

 

-         C’est sympa ton ”je me rabats ”…

-         Arrêtes, tu sais très bien de quoi je parle.

-         Bof, pas vraiment… C’est typiquement français de faire une différence aussi caricaturale entre les hommes et les femmes. On fait tout aussi partie de ce que tu cherches à condamner.

 

Soudain Iro débarqua en caleçon dans le salon avec des marques de griffures et de suçons partout sur le corps. Il pris une clope dans le paquet des filles, puis se posa en soufflant dans le canapé libre.

Elles hallucinaient. Mais lui il en avait rien à foutre, il était visiblement ailleurs. Lorsqu’il se rendit compte qu’il n’était pas tout seul, il les salua poliment et se replongea aussitôt dans ses pensés sans attendre la réponse qui ne vint jamais.

L’ambiance était au plus bas et tout le monde décida de s’allumer une clope.

Le temps ne voulait pas passer et personne ne cherchait à lever le silence ponctué de bruits très malsains provenant de la salle de bain. Et ceci, jusqu’à ce que mon téléphone sonne. C’était la thaïe qui venait d’arriver et qui voulait que je descende pour payer le taxi.

Lorsque j’arrivai en bas, elle attendait sagement comme une grande dame que je vienne lui ouvrir la porte et tout le tralala.

Dans les escaliers je décidai de la chauffer un peu en lui caressant le cul. Histoire de la mettre un peu en émois avant la claque qu’elle allait se prendre en voyant les cas cliniques qui peuplaient l’appart.

Mais quelle ne fut ma surprise de constater qu’ils s’amusaient comme des petits fous. Iro était sorti de son mutisme et cherchait à rouler un joint géant avec la participation de Prune et de la grande perche, pendant que Sonya tapait une grosse discussion avec miss Malaisie.

Je me mis aussitôt dans le même état d’esprit histoire de ne pas m’attirer d’emmerdes. Je présentai Angel à tout le monde, ce qui la mît dans un état pas possible. C’était la première fois qu’elle voyait les gens que je fréquentais, alors elle kiffait grave. Elle kiffait tellement que ça semblait un peu saouler tout le monde. Son air de femme mure et son insatiable bonne humeur faisaient faux. Elle se la jouait plus âgée que tout le monde, ce qui en passant était vrai, de celles qui veulent se remettre au niveau des plus jeunes en leur témoignant toute la curiosité dont l’avait doté son passé de masseuse.

Après avoir réussi à prendre la tête à Iro, ce qui était déjà une bonne performance, elle commença à vouloir lire l’avenir de Sonya. Elle me regardait avec des yeux haineux, du genre « Mais tu vas me virer cette pouf ou je te fais un plan dont tu vas te souvenir ! ».

Finalement ce fut miss Malaysia qui décoinça la situation en venant me rouler une grosse pèle. Cela ne manqua pas de mettre Angel en flamme. Elle se précipita pour nous séparer en tentant de garder le sourire. Mais je ne fis rien car je commençais à la prendre en pitié. Et elle était assez grande pour gérer ses histoires. En temps normal j’aurais cherché à la protéger, mais là j’étais trop défoncé pour me mettre à penser aux autres.

Elle poussa sa rivale du sofa et s’assis sur mes genoux d’un air de dire que je lui appartenais. Puis elle se mit à parler avec les trans en cantonais. Et de temps en temps elle  revenait à la charge en tentant de me faire dire les quelques phrases qu’elle m’avait apprises. J’essayais tant bien que mal de répondre, mais je me ravisais aussitôt qu’elle prenait ça pour une invitation à me faire un cours de langue.

Elle me fatiguait. J’avais beau essayer de faire un effort, elle me pesait autant physiquement que mentalement. J’avais qu’une envie, c’est qu’elle tombe de fatigue et qu’elle aille se coucher. Mais non, elle voulait pas lâcher l’affaire, elle se mettait à fumer des clopes comme tout le monde. Alors je pensai que ça serait bon de lui faire prendre un peu de smack pour qu’elle tombe raide. Je roulai un nouveau pétard que je saupoudrai d’héro. Je tirai un peu dessus, cela me mina violement. Je tentai ensuite de lui passer le spoutnik, mais elle refusa avec détermination. D’ailleurs tout le monde refusa à part Iro.

Après quelques lattes, il déclara en faisant une gueule de mongolien, que c’était vraiment de la merde ce truc et il l’écrasa dans le cendrier.

Je ne savais plus quoi faire pour arrêter Angel. Elle me suçait tout ce qu’il me restait d’énergie, tant et si bien que je commençais à perdre la vision. Tout devenait de plus en plus brumeux, fumeux et tractopulsé.

Mais tout partit vraiment en couille lorsque Sam arriva avec des petits cristaux de meth. Il avait un pack de bières et un gros joint qui fumait gras. Il portait des grosses lunettes de banquier. Je ne pus m’empêcher d’éclater de rire en le voyant.

 

-         Hey ! Sam ! Where ze fuck did you get dose glasses?

-         Hi Maxime! How are you?

-         Good, good. What happened you’ve been hurt by something, or what?

-         Hi guys! How is it going?

-         You really need to wear glasses? Oh, it’s for the style. Is it?

-         Yeah, yeah… Hey? Have you seen the tidal wave? It’s huge man! Huge! It’s like millions of water coming from the sea. They’ve so many dead there.

-         Yeah, yeah I know… What were you doing at the same time?

-         What do you mean?

-         I mean when the wave was killing all those people. What have you been doing?

-         I was sleeping, why?

-         You didn’t have any nightmares?

-         No, no…

 

Il me tendit son gros joint au mazout et posa sur la table un sachet contenant des petits cristaux.

Après s’être présenté à Iro en japonais, il s’ouvrit une bière un peu nerveusement en s’excusant de ne pas parler français. Il semblait un peu dérouté par le cocktail hétéroclite que créait ce petit rassemblement de nouvel an.

Il ne perdit pas de temps pour repérer la pipe que j’avais si minutieusement confectionnée pour fumer le smack. Il gratta un peu du caillou d’Ice, qu’il mit consciencieusement dans la pipe. De toute sa politesse il me tendit l’engin, en me conseillant de bien aspirer. Je m’exécutai et ce fut le tour des trans, puis de Poire, Sonya, Iro et finalement lui.

Angel l’avait fermé ; elle assistait au spectacle circonspect, en se demandant si elle allait en prendre ou pas. Personne ne voulait vraiment qu’elle en prenne, car elle était déjà assez excitée comme ça. Et ce fut sûrement ce qui la décida à demander à Sam de lui en préparer une petite. Il ne savait pas à quoi s’attendre.

L’effet amphétaminé ne se fit pas attendre et ce, même s’il était inévitablement dilué dans mon encéphale qui ressemblait à une brochure exhaustive de la police pour dissuader les jeunes de prendre de la drogue. Il ne manquait plus qu’un acide pour que ça devienne vraiment chelou.

J’avais la tête complètement cramée. Je ne me tenais plus droit au milieu de ce brouhaha de discussions dans toutes les langues de l’hémisphère nord. Je ne tournais plus qu’à quinze images par seconde et je devais séquencer le son à moins de dix hertz. Autant dire que je ne percevais qu’une partie assez censurée de ce qui se passait réellement.

Il y avait Iro qui se tenait debout en sautant sur lui-même. Il tentait de faire tenir sur sa tête une grosse bouteille de gnôle de prune qui ne manquait pas de tomber à chaque fois qu’il s’énervait. A chaque tentative, c’était Poire qui la rattrapait en lui faisant remarquer que ce genre de denrée était devenu quelque chose de très rare de nos jours ; avec toutes ces lois contre la distillation clandestine. Alors il ferait mieux de faire un peu plus gaffe ou alors elle lui enfournerait la bouteille là où ça lui ferait bien mal.

Cela ne le découragea pas plus que ça et lorsque la bouteille retomba, Quetsche se leva en furie. Ses yeux crachaient du sang. Elle brandissait le litron en prétendant qu’il s’agissait d’une arme de destruction massive qui allait lui rappeler les plus mauvais souvenirs de l’histoire japonaise. Iro tentait de garder le contrôle en se tenant droit face à elle. Mais il accusait le coup devant cette grande goth au regard cataclysmique. Il se mit à reculer d’un pas, puis de deux et, il s’enfuit en courant. Pomme lui emboîta le pas et cela se finit avec perte et fracas dans la cuisine, à coup de jet de fruits et autres bruits de flotte.

Cela ne tarda pas à attirer les deux trans ingénument perdus dans leur expectative. Elles s’armèrent d’un magnum de veuve qui traînait dans le couloir menant au réfrigérateur.

 

-         And what about champagne? Is it also endangered specie?

-         No, no! Go ahead nuke them all!

 

Tout cela avait l’air de beaucoup amuser Angel. Elle faisait de gros yeux enthousiasmés qui trahissaient son envie d’aller les rejoindre dans leur entreprise de mise à mort de ma cuisine. Mais à mon grand regret, elle se disciplina et revint à la charge en me massant de partout. Je n’en pouvais plus de cette meuf.

Sonya me regardait d’un air de dire : « Quand est-ce que tu vas te décider à la sauter cette greluche ? ».

Je finis par me dire qu’elle avait raison, j’avais fait l’erreur de l’appeler, maintenant je devais assumer. Je n’étais pas tout seul à la supporter, alors il fallait que j’assure en bon maître de maison.

Alors je la pris par la main tendrement et la tirai vers ma chambre. Là, il y avait encore quelques traces de l’accouplement bestial d’Iro.

L’odeur ne manqua pas d’alerter le nez affûté de ma doucereuse masseuse. Elle fit mine de ne pas vouloir ramper dans des draps souillés par d’autres corps. Mais je savais qu’elle était tellement excitée qu’avec un peu de volonté je pouvais en faire ce que je voulais.

C’était qu’elle était toute soufflante d’excitation. Je la poussai violement dans le lit et me résolus à lui toucher sa chatte bouillonnante. En deux secondes elle se mit à gémir bruyamment en geignant mon nom. Elle m’ordonnait de la sauter.

Je m’exécutais sans attendre et je lui frictionnais le clito avec force en faisant gicler sa mouille aux quatre coins du lit. Elle n’en pouvait plus, elle mordait tout ce qu’elle pouvait pour arrêter de crier. Merde, ça ne tarda pas à me faire bander à mort. Alors je me libérai de la main gauche et je lui enfournais toute ma longueur dans la gorge sans faire aucune concession. Cela ne manqua pas de la faire se taire. À la température de son entrejambe, je pouvais constater que c’était exactement ce qu’elle attendait depuis le début. Elle voulait que je la saute par la bouche en fait. J’avais déjà remarqué qu’elle aimait bien ça, mais pas à ce point. Quand elle était dans son état normal, elle devait peut être penser que je la prendrais pour une tarée si je comprenais à quel point elle était complètement accro aux queues.

Le cocktail de drogue aidant je n’en avais plus non plus d’inhibition, je m’y mettais à cœur joie. Je la pilonnais avec autant de vigueur que s’il s’agissait de sa grosse chatte. Ça faisait des bruits étranges car elle n’arrêtait pas de crier. Lorsque j’étais profondément en elle, ça ronronnait sourdement, puis sa clapotait de bruits de succion lorsque je me remettais dans sa bouche, pour finalement se moduler jusqu'à ressembler à un cri humain quand je ressortais pour la laisser respirer. Tant et si bien que ses conneries commençaient à tellement m’exciter, que ça me donnait envie de jouir. Et vu comme elle remuait dans tout les sens, elle était sûrement déjà venu plusieurs fois. Alors j’avais rempli mon contrat et je pouvais me laisser aller. Je laissais monter mon orgasme doucement en faisant lentement aller et venir mon membre du fond de sa gorge à l’ouverture de ses lèvres. Mais je n’osais jouir en elle. J’avais peur de l’étouffer. Ça n’aurait pas fait super comme plan de se retrouver avec une morte sur la conscience pour la nouvelle année. Alors lorsque je sentis que je commençais à éjaculer, je me retirai lascivement en rependant mon foutre de sa bouche à ses nichons.

Tout ça m’avait tellement donné envie de fumer une clope que je pris à peine le temps de me remonter le caleçon pour me rediriger vers le salon où il n’y avait plus que Prune et Sam qui discutait avec un nouveau mec que je ne connaissais pas. Elle avait l’air pensive.

Je lui demandai ce que foutaient Sonya et les autres.

 

-         Ben les cris de ta copine leur ont donné des idées, putain tu l’as bien fait jouir ! Je suis impressionnée.

-         Mouais, va savoir, j’ai toujours l’impression qu’elle simule… tu sais, elle a déjà eu deux mômes alors, va savoir…

-         T’es marrant... Sonya est partie dans un trip, comme quoi elle arriverait à faire jouir ta copine trans super mignonne. Elle nous a avoué ne plus réussir à atteindre d’orgasme que lorsqu’elle se faisait enculer par des mecs vraiment bien montés. Sonya s’est mise dans la tête que c’était peut être parce que son corps avait besoin de sensibilité féminine. A force de se faire prendre par des mecs complètement déréglés, elle avait perdu le sens de la sensualité nécessaire à un vrai orgasme. Alors ils sont allés dans sa chambre et Iro les a suivi pour apprendre. Ça a l’air de bien se passer…

-         Mais c’est n’importe quoi ce soir…

-         Pourquoi ? C’est pas comme ça tout les soirs ?

-         Nan clairement pas…

-         Dommage je commençais à apprécier votre trip.

-         Mais t’es pas sensée être avec Sonya ?

-         Arrête, je viens de la rencontrer et tu voudrais que l’on soit dans un trip d’équité, de fidélité, de respect et tout le reste ? Ça va pas ? Tout ça c’est de la bourgeoisie !

-         De la bourgeoisie ? Qu’est ce que ça vient foutre là ? T’es une goth communiste ?

-         Je suis pas une goth putain ! Et encore moins une communiste ! Je suis juste contre le système. Je fais ma petite révolution à mon niveau.

-         Une révolution sexuelle ?

-         Ouais entre autre…

-         Et tu fais quoi dans la vie ?

-         Plein de choses… j’étais graphiste dans une boite de jeux vidéo qui a coulé. Et ça m’a fait beaucoup réfléchir. J’ai vu arriver des technologies qui m’ont fait prendre conscience qu’un changement énorme dans les soubassements de la créativité humaine était en cours.

-         Eh ! Genre l’IA(1) ?

-         Oui, comment tu sais ?

-         Ben c’est pareil dans le monde de la finance. Tu finis par te demander à quoi tu sers…

-        











(1) Intelligence Artificielle. La science et l’ingénierie de rendre les machines intelligentes. Plus particulièrement les programmes informatiques.

 
Sauf que chez vous y a de la thune à plus savoir quoi en foutre, alors qu’en prod, c’est la rentabilité qui compte, alors quand tu peux remplacer dix graphistes par un soft et un ingénieur, ben tu hésites pas. Non ? C’est ton domaine ça ? Enfin surtout si au final le résultat est bien plus réaliste. Alors je me suis cassée quelques mois avant que la boîte ferme complètement.

-         Et tu fais quoi alors maintenant ?

-         Ben après une traversée du désert assez dangereuse, je me suis mise à faire du porno au Canada.

-         Waouw !

-         C’est une copine à moi que j’avais rencontré à un salon à Montréal. Elle faisait parti d’une boite qui montait un projet de jeux X. Elle était dans un trip comme quoi on allait vers l’émergence d’une pornographie non sexiste et s’adressant aux femmes autant qu’aux hommes. Ça m’avait bien plu comme discours. Alors j’avais gardé son contact et je me suis décidé à aller la rejoindre.

-         Ouais c’est pas mal comme idée, on aurait effectivement bien besoin d’aller dans ce sens, mais pourquoi faut il passer forcément par le porno… moi j’en ai un peu raz le bol de voir des bites et des chattes partout !

-         C’est juste que le porno est devenu le dernier espace subversif. Grâce à la censure, on ne peut t’accuser de faire de la démagogie pour les adolescents si manipulables. Même si au final c’est les premiers qui vont télécharger tes films en enculant le concept de copyright. Et c’est là que ça devient encore plus subversif.

-         Toute cette agitation autour des films, ça me rend dingue. C’est comme cette sensation d’être passé de l’autre coté de l’écran, dans un long plan non coupé, comme dans le film Time Code. Depuis qu’il y a eu ce gros tremblement de terre ça me paraît encore plus vrai. Regarde comment toute la planète s’est mobilisée comme si elle avait quelque chose à se reprocher. Surtout aux states, c’est devenu malsain.

-         Maintenant on suit tout ce qu’il se passe sur la planète comme des vieilles concierges qui s’emmerdent. Que l’on matte la télé ou que l’on pense être alternatif en s’informant sur le web. On s’épie…

-         Putain ! Ça me fait flipper… On se remet une ligne pour que je me calme ?

-         Ok…

 

Elle proposa à Sam et à son pote de nous rejoindre. Mais ils étaient affairés à s’enquiller des énormes joints géants en parlant en népalais.

Elle prépara les lignes sur une pochette de DVD haute définition sur l’Amazonie en prétextant qu’elle avait fait la première sur sa cuisse pour tenter d’exciter Sonya. Je cherchais à comprendre pourquoi elle se justifiait comme ça, car je n’arrivais pas à m’enlever de l’esprit que c’était peut être parce que finalement je lui plaisais plus qu’elle ne voulait se l’avouer.

Je tentai de l’embrasser, mais au même moment, Angel surgit de nulle part en m’appelant pour rien. Désabusé, je lui répondis. Elle retourna dans la chambre et m’appela de nouveau avec insistance.

 

-         Tileuk, Maxime, come on! Come baby! Oooooo… Maxime!

 

Ça me fila la gerbe. J’étais malade. Et du coup je ne pouvais pas supporter ses gémissements. Je décidai de la rejoindre pour qu’elle se taise de suite.

A peine arrivé au lit qu’elle se mit à me masturber machinalement. C’était effectivement ce dont j’avais besoin car mon envie de gerber disparu aussitôt. Je revenais doucement à la vie, mais elle se mit à me poser des questions à la con sur notre relation. Je ne pouvais plus lui parler, alors je me remis à respirer avec force pour me ventiler le cerveau et éviter que je dégueulasse le lit. Je n’en pouvais plus et elle finit par comprendre qu’il fallait qu’elle arrête son petit jeu ou je lui lâcherais dans les mains.

Alors elle partit dans un trip comme quoi elle était clean. Qu’elle ne se faisait sauter que par moi et tout et tout ; et que du coup on n’avait pas besoin de capote. Mais moi j’étais tellement à la rue que je ne pouvais penser à quoi que ce soit d’autre qu’à la sauter, ou alors c’était direction la cuvette des chiottes.

J’étais allongé comme un mort sur le lit la bouche ouverte et la queue bien enfichée. Elle s’astiquait avec frénésie dessus en me disant qu’elle m’aimait, mais elle n’arrêtait pas de me répéter que je devais faire gaffe et que je devais lui jouir sur les seins et pas dedans. Je ne savais pas comment je pouvais encore comprendre ce qu’elle me racontait. Lorsque je sentis que j’allais venir, je lui fis signe de se casser et je me jouis dessus en m’endormant.

 


C’était bien ce que je disais : « L’année n’avait pas super commencé, ou devrais-je dire terminé… ».

On s’était fait une petite orgie improvisée à coup de surenchère de luxure, mais au final, lorsque tout était fini, on se retrouvait seul face à notre improbable destinée. Perdu au milieu d’un univers d’imbroglios, nous glissions vers le futur en toute insouciance.

 

Sur ces pensées fumeuses je tombai finalement de sommeil en écrasant le mégot dans un pot de yaourt à la mangue.

Il était quatre heures du matin et dans six heures je devais présenter les résultats de notre département aux auditrices de la Standard Chartered.

J’allais encore avoir une sale gueule de fantôme blanc.

II

Coarseness

”…We face a problem that this combined global connectivity, anonymity and lack of traceability quite simply make it hard to locate the criminals operating online. In addition to making it easier to identify who is operating online, we must build higher walls and stronger vaults, and government must continue to step up the priority given to this kind of crime while protecting the privacy of consumers.  Otherwise, the fact that most cybercrimes are never solved presents an open invitation to hackers, identity thieves and spammers who are scammers… ”

 

-- Bill Gates, Chairman and Chief Software Architect, Microsoft Corporation Technology Trends Conference


Deux semaines auparavant on avait décidé de se casser un peu plus au sud pour se changer les idées.

Sonya était arrivée de New York avec Richy. Elle me l’avait déjà présenté l’année dernière lorsque j’étais allé passer Noël avec elle. C’était un américain de sixième génération, avec dans la tête tout ce qu’il y a de plus civique et de plus sain. Et bien sûr il n’y avait rien entre eux.

On devait se rejoindre à Kuala Lumpur et ensuite repartir pour Singapour où habitait Antoine. Un français avec qui j’avais passé mes meilleures années à HEC à fumer des pétes et à apprendre à cuisiner des fondants au chocolat.













(1) Codification des règles de vie et de la loi religieuse musulmane.

 
J’arrivai en début de soirée par le vol CX721. C’était la deuxième fois que je posais les pieds en Malaisie, mais j’avais encore ce sentiment d’atterrir sur une autre planète. Un avant post de l’humanité où toutes les civilisations se concentrent en une masse critique contrôlée par la Charî'a(1). J’avais été réellement impressionné par les affiches géantes pour Intel et pour le programme Malaysia 2020. Elles témoignaient de la vision à long terme dans laquelle la population aspirait à se projeter. Qui d’autre sur la planète avait des plans officiels  de ce genre ?

Enfin pas de quoi se stresser pour autant, je n’avais pas encore vu ce pays sous l’angle de la vie nocturne, mais les échos que j’en avais eu semblaient plutôt prometteurs.

La capitale était censée regorger de clubs géants qui attiraient des dizaines de milliers de personnes jusqu’au matin. C’était soi-disant le spot asiatique de la teuf. Alors à quoi bon se poser des questions sur les coutumes locales. La culture de la fête était internationale et n’avait que faire de ce genre de considérations inhibitrices. Et m’étant déjà convertit à l’Islam, je n’avais pas à m’en faire. J’avais appris la Fatiha(1) par cœur au Yemen.

Je pris un taxi au hasard à la sortie de l’aéroport en espérant qu’il allait bien m’enculer le portefeuille. Histoire de bien faire chier les autres touristes qui venaient en imaginant qu’ils allaient éviter de se faire arnaquer. J’avais envi d’exploser ma thune. Je voulais cracher mon mois dans ces trois jours, pour avoir une chance d’emballer les princesses locales.

Il fallait profiter de cette furie aveuglante qui ne dure que le temps de comprendre comment le pays marche vraiment pour ensuite se transformer en cette paranoïa aliénante que l’on appelle plus communément intégration.













(1) Al-Fâtiha est la première sourate (chapitre) du Coran et fut l’une des premières portions révélées au prophète par l’ange Gabriel. Le Coran entier fut révélé entre 610 et 632 après J.C.

 

 
Le point de rendez-vous était un club géant dans lequel jouait DJ Ekath ; un pote d’Antoine et Mat qui était devenu un demi-dieu de la nuit en quelques années de mix.

Comme d’habitude, je n’avais pas d’autres informations. C’était ce qui faisait tout le charme de nos rencontres. Il fallait gérer de soi-même les premières heures dans le pays. Un peu de galère histoire de s’habituer un minimum à la température ambiante.

Grâce à un anglais qui vint à ma rescousse alors que je demandais mon chemin au hasard des rues, je n’eu pas beaucoup de mal à repérer le club en question. Y ayant enseigné depuis deux ans, il connaissait pas mal la ville. Il semblait assez surpris par nos méthodes de rencontre à l’autre bout de la planète et aussi par le fait que je connaisse DJ Ekath. Il me confirma qu’il jouait dans le meilleur club de la capitale. Selon lui, j’allais en prendre plein les yeux, les soirées sous cette latitude n’avaient rien à voir avec rien. A ma grande satisfaction, tout semblait converger.

Lorsque nous arrivâmes sur les lieux, il était déjà onze heures et une masse grandissante de gens commençait à affluer. L’anglais me proposa directement de m’adresser au staff pour qu’ils me mettent en relation avec les froggies(1).













(1) In World War II, the French soldiers were pretty good at hiding from the German soldiers with all their camouflage they evidently looked like frogs.

 
DJ Ekath n’avait pas trop le temps de m’écouter, il allait bientôt commencer son set. Il semblait tout de même très contant de voir que j’avais réussis à arriver. On lui avait soufflé que j’avais une fâcheuse tendance à rebondir sur n’importe quoi et à me paumer dans des histoires incompréhensibles. Il m’invita à aller prendre un verre au bar surélevé, j’y rencontrerais peut-être des têtes familières.

 


Le bar était complètement trashé dans sa race de débit de boisson. Des gogo-dancers se trémoussaient en coulisse sur du ragga lesbien, pendant que Richy et Sonya se roulaient des grosses pelles en remarquant à peine ma présence. Une bande de pirates venait d’arriver en brandissant des sabres en plastique. Ils avaient enlevé une princesse américaine complètement bourrée qui terminait une carafe de long island(1).

Antoine vint à ma rencontre avec un drôle de type qui s’appelait Dawn et qu’il me présentât comme étant le professeur de ces lieux. Ce gars avait toujours le chic pour rencontrer les maîtres d’école. Je ne savais pas comment il faisait pour être aussi avenant avec tout le monde. Cela venait sûrement de la noblesse de son éducation.

Moi aussi j’étais noble mais je n’avais pas passé ma vie à vouvoyer mes parents, alors je n’arrivais même plus à parler français dés qu’il fallait témoigner la moindre marque de respect. Il y avait un monde de protocoles entre nous, alors autant dire que je pouvais tout de suite lâcher l’affaire.













(1) 1 part vodka, 1 part tequila, 1 part rum, 1 part gin, 1 part triple sec, 1 1/2 parts sweet and sour mix, 1 splash Coca-Cola®

 

 

 
Dawn s’averra être le propriétaire majoritaire de ce club et de beaucoup d’autres choses dans cette ville. Il accrocha poliment lorsque je lui présentai quelles étaient mes occupations. Et quand je lui sortis dans quelle ville je travaillais, il sembla très impressionné, d’un air de dire que ce n’était pas possible qu’un français travaille là-bas : « too many Chinese and too much stress !».

Il s’excusa de devoir nous laisser, il avait quelque chose à gérer avec un mec qui venait d’arriver.

Antoine m’ordonna de redescendre pour aller voir le set de son pote qui venait juste de commencer.

Je ne savais plus vraiment ce que je foutais là, mais cela ne me posait pas de problème. Je me sentais bien synchrone, c’était le plus important.

Un mec louche avec un chapeau de Zorro m’hurlait dans les oreilles. J’avais du mal à l’écouter, j’étais hypnotisé par la scène. DJ Ekath était en train de mixer un truc de malade mentale avec une espèce d’hybride africaine aux cheveux rouges. Ils partaient parfaitement en live tous les deux. Ça marchait carrément bien. Il y avait un bon millier de personnes connectées à leur rythme. C’était un véritable stade de foot.

Zorro me refila un cachet que je mis machinalement dans ma poche. Il en profita pour me montrer sa carte de visite. Il était spécialisé en élevage de femme pour faire du rodéo. Sur sa carte on voyait en ombre chinoise, un cow-boy en position triomphale, assis sur le dos d’une plantureuse femelle humaine à quatre pattes et gros seins. Je trouvais ça vraiment déviant. Je me demandais bien s’il y avait possibilité de se taper sa monture à la fin. Personnellement, je préférais quand même la stabilité inspirée par le dos d’un cheval à celle d’une femme. Ça devait être tout bringuebalant de partout et particulièrement ridicule comme situation.

Je pris sa carte en le saluant gentiment et me dirigeais comme un robot vers l’étage où j’avais vu Dawn pour la dernière fois. Je ne savais pas pourquoi je le cherchais tout le temps comme ça ce Dawn. Il m’inspirait peut être un sentiment de sécurité. Je venais juste d’atterrir à Kuala Lumpur et je ne savais pas du tout à quoi m’attendre. Richy semblait vraisemblablement déconnecté et fatigué par les cachets. Sonya avait perdu la raison et profitait de la situation en se refaisant une petite cure d’hétérosexualité avec lui.

Ils m’avaient présenté à leur pote Florian, un français installé ici depuis plusieurs années. Il traînait avec une bande de malaisiens trafiquants de drogue. Le gaillard ne m’avait pas vraiment plu au premier abord. Il avait inévitablement cet air du mec qui se la pète parce qu’il a réussi à s’intégrer à un autre monde. Je l’avais donc rapidement court-circuité en chauffant son pote au crâne rasé ; justement entouré de deux petites zoulettes super mignonnes et d’une diva en hauts talons.

Je n’eus pas trop à me forcer pour que nous nous parlions, pour d’obscures raisons, il avait l’air d’être intéressé par ma présence. Il s’introduisit comme étant Goser, le maître spirituel de cette communauté chimique.

 

-         Welcome in my chemical community! Can I call you Max?

 

Il embrassait la foule délirante de la main. Je constatais à quel point cette masse créait une forme complexe, se mouvant en une reptation incontrôlée et discontinue. Il y avait une forme de cohérence dans ce désordre généralisé.













(1) Public sex, usually outdoors, that sometimes involves the voyeurs joining in.

(2) People who are smart and are not afraid to admit it.

 

 

 
Je lui répondis que j’adorais l’ambiance. C’était massif. A l’échelle de mes rêves de chaos les plus concrets. J’avais toujours exécré les clubs, bars et autres boîtes de nuit en Europe. Ils étaient dénués de fils conducteurs. Il n’y avait que du vide. Vide de monde, vide de sens, vide de trip. Les gens y allaient pour faire comme dans les films, sans comprendre vraiment pourquoi. Pour essayer de trouver quelqu’un à se mettre sous la dent ou alors pour se taper dessus. Des millions de raisons toutes dénuées d’émotions, qui aboutissaient à un rassemblement de gens en totale opposition de phase. C’était horrible. Il y avait bien les raves ou les rassemblements de dogging(1), mais là aussi il y avait trop d’ordre derrière une fausse attitude alternative. C’était devenu une institution bien huilée avec ses experts et ses nerds(2) pathétiques.

Alors que là, pour la première fois je voyais une masse de gens à priori dépareillés, qui agitaient le réel pour le précipiter dans le pur chaos.

Je n’avais pas à chercher de sens, il était évident. Je n’avais pas à chercher à me distraire ou à feindre l’excitation. Le spectacle était omniprésent. Il s’emparait de tous les détails et finissait par me submerger.

Je n’étais pas encore sous l’effet d’une drogue quelconque, mais je savais déjà que ça allait être une nuit fabuleuse.

Comme s’il avait lu dans mes pensées, Goser me proposa une pastille que je mis directement dans ma bouche sans aucun état d’âme.

Je me souvenais de cette époque où je me disais que je ne toucherais jamais à aucune drogue. J’avais ensuite été obligé de rajouter : « si je ne savais pas d’où elle venait ». Mais depuis que l’on m’avait shooté à la race dans un hôpital pour m’installer un drain pleural, j’avais fait une croix sur ce principe.













(1) Antianxiety - Antiemetic - Antipsychotic

(2) Narcotic analgesics. It is a pain reliever.

(3) An antihistamine. It blocks the effects of the naturally occurring chemical histamine in your body.

 

 

 
Ils m’avaient tellement camé, qu’au réveil, j’avais vécu mes meilleures gerbes. Je découvrais les effets cumulés de la trifluoperazine(1)  et de l’oxycodone(2). Je me vomissais dessus en pensant que c’était le plus beau jour de ma vie. Pendant ce temps mon corps était en train d’halluciner sur le tube étranger qui évacuait les restes du sang.

Lorsque les infirmières venaient me voir, j’avais l’impression que c’était des êtres supérieurs, venus dans ma chambre pour éduquer ce qu’il restait d’humanité en ces lieux si isolés de toute pensée structurée. Elles ne comprenaient pas pourquoi je vomissais autant et me piquaient dans la perfusion pour tester un peu de carbinoxamine(3). Elles avaient décidé que j’étais allergique à l’oxycodone. J’avais la tête toute verte et je dégobillais des galettes radioactives. Ça aurait pu être dangereux pour le bon déroulement de l’implantation de l’avant-poste technologique au milieu de mes poumons. Si la lave bileuse boostée à la trifluoperazine avait pénétré les poches de résistance immunitaire, cela aurait peut être provoqué une prise de conscience radicale chez les rebelles cachés dans mes ganglions pulmonaires. Ils auraient ainsi pu reprendre le contrôle des alvéoles de mon poumon gauche. Cette zone si convoitée par les streptocoques. Le bastion de l’intégrité de mon métabolisme récemment démantelée par une bande de salauds de pneumocoques, plus connu sous le petit nom de diplocoques à Gram positif en forme de flamme de bougie.

J’étais ainsi perdu dans mes pensées lorsque la splendide créature qui escortait Goser, me prit par le bras pour m’offrir une flûte de champagne.

Elle me regardait d’un air coquin en baissant ses longs cils chromés, toute charmante qu’elle était avec ce font de teint rosé et sa fragrance étoilée de Thierry Mugler ; une adorable Barbie girl des années 30, sortie des cabines d’essayage d’Audrey Head.

Il y avait quelque chose d’irréel qui se dégageait de son intrigante frimousse. Sa plastique, c’était le mot qu’il fallait employer pour parler de son apparence physique, était artificiellement parfaite. Comme une playmate peinte à l’aérographe.

 

-         Bonjoul, je m’appelle, Malissa!

-         Wow, you’re so beautiful!!

-         Thank yooo.

-         Malissa, you’ve got such a perfect smile.

-         Your teeth are nice too. You’ve been wearing bracelets, have you?

-         Yes… Indeed.

-         I had bracelets when I was a teenager. My parents paid me dental surgery but not the university. I wish they could have afforded both like yours.

-         Hey, it’s not too late! You can still go back to school. Just save money for half a year, and then you can reapply for a bachelor somewhere in this wide world.

-         O my god, you’re so cute!

 

Et elle m’embrassa furtivement sur la bouche.

Malissa était une putain, bien trop belle pour ne pas que ça en devienne louche. Comment aurait-elle pu se trouver un travail réglo dans un bureau avec un tel sens de l’esthétisme ? Elle aurait dû supporter les regards avides de tous ses collègues. Personne ne pourrait avoir un semblant de relation professionnelle avec elle. Il y avait certes des professions adaptées à tous les genres sur cette vaste planète. Mais encore fallait-il avoir assez de chance pour qu’elles vous passent au moins sous le nez.

Pour Malissa, sa seule possibilité de percer les couches de la vie active diurne, c’était la mode. Elle voulait être modèle pour Gaultier. Mais c’était complètement saturé et il fallait être plus jeune. Alors elle disait qu’elle voulait être styliste, conseillère en design, ou alors coach pour cadres en recherche d’image. Enfin tout un tas de fantasmes d’adolescente, qui auraient pu passer pour pathétique, si je n’avais pas décelé en elle un démiurge sans ardeur, prête à anéantir tout ce qui s’interposerait sur son passage.

Malissa était une femme qui consommait sciemment les émanations de sa jeunesse. Elle n’avait jamais eu d’enfant, n’en aurait sûrement jamais et méritait tout de même d’être considérée comme une mère. Elle assumait pleinement le prix qu’elle avait à payer pour continuer à vivre, en se replongeant avec parcimonie dans des bribes révolues de son aura créatrice. Elle considérait le désire de créer continuellement comme une sorte de maladie de l’homme avec un petit h. Une pulsion vulgaire qui révélait son caractère jaloux, envieux et ambitieux. Elle était sûre de ce qu’elle était et ne se sentait pas obligée de s’étaler dans toute la disgrâce d’un prosélytisme écrasant et bourgeois. De son inaction émanait une forme de sérénité aristocratique.

Elle voulait attirer mon attention et chercha à m’expliquer ce qu’était la vulgarité.

 

-         Coarseness or common vulgarity is a lack of complexity, my dear. In reality, nothing but a stylish, pernicious descendant of the goddess dullness…

 

Goser nous interrompit en me tapotant sur l’épaule. Il souriait silencieusement d’un air de dire : « Alors qu’est ce que vous vous racontez les jeunes ? ». Ça me mettait toujours en stress ce genre de sourire. Je n’étais pas une machine à lancer des idées. Il me fallait toujours du temps pour être sociable.

Pour illustrer notre précédente conversation, je me lançai dans une improvisation de beat boxing. Je foutus les boules au groupe de blancs qui discutaient avec Antoine. Je sentais qu’ils me regardaient en se disant « Mais qu’est ce que c’est que ce clown qui traîne avec les rapaces? ».

Mais je m’en foutais puisque Malissa était morte de rire et que Goser commençait à s’échauffer le gosier sur des petits « an, han ! ». Il était décidément très en forme ce grand gaillard.

C’est qu’il était sacrément audacieux. Il avait fait une petite fortune en montant une structure transparente d’exportation de bananes malaisiennes vers le japon.

La Malaisie était en surproduction et les japonais étaient barges des bananes aux Saint-Jacques. Malheureusement ils n’avaient seulement droit qu’à mille tonnes exemptées de taxes. Goser avait grandi à Sabah au milieu des plantations de palm et de bananes. Il s’était ensuite fait la main avec des touristes de Langkawi avec lesquels il avait appris les ficelles du monde du business. Il en avait aussi profité pour développer un joli niveau de japonais, qui lui permit de se faire des relations importantes dans divers maillons clés de leur société. Plus particulièrement, il s’était lié d’une amitié très forte avec un étudiant en logistique asiatique qui ne savait pas parler d’autre chose que de son travail.

Le Nippon un peu paumé, cherchait absolument à plaire à Goser et du coup essayait par tous les moyens de l’acheter. Il lui payait des allers-retours en avion et ses frais de voyage sur place. Tant et si bien que Goser finit par élaborer sa stratégie d’exportation de ses contrées natales vers ce paradis financier qu’était le Japon avant la bulle spéculative (1). Il ficela un business plan extrêmement réaliste grâce aux bons conseils de son pote.

Entre temps il était entré dans une entreprise de transport maritime qui se faisait des extras en contournant les quotas. L’affaire était dans le sac et cela se passa sans embrouilles pendant quelques années, jusqu'à ce qu’il fasse pression sur les fermiers pour utiliser des copies japonaises de graines issues de la  biotechnologie et ainsi augmenter la résistance des régimes aux champignons et autres moisissures.

Les fermiers ne comprenant rien aux tenants et aboutissants des OGMs, furent immédiatement séduit par la possibilité d’éradiquer ces saletés liées à l’humidité, qui étaient de véritables plaies pour leur productivité. Mais très rapidement ils réalisèrent que les nouveaux plans de bananes ne se comportaient pas du tout comme les anciens et que leurs méthodes de replantation s’avéraient complètement improductives.

Ne voulant pas écouter les conseils logistiques de Goser, ils s’enfoncèrent de plus en plus dans leur situation. Et finalement leur plantation fut détruite,   jugée pas assez compétitive.













(1) Japan's Extraordinary Speculative Boom of the '80's and the Dramatic Bust of the '90's.

 

 

 
En parallèle Goser ayant flairé le coup dur arriver, avait déjà monté un nouveau plan avec les mêmes laboratoires. Ils s’étaient spécialisés dans la recherche et le développement de drogues.

Entre la pression exercée par la demande de la rue, celle des yakuzas de Shibuya et celle engendrée par le durcissement de la loi japonaise, le marché était en plein boost. Les laboratoires étaient inondés de crédits débloqués par des organismes obscurs.

Ils finirent par exceller en matière de réactivité. Les uns voulaient une poudre quasiment légale qui poussait à consommer une autre drogue illégale et plus chère ; les autres voulaient une molécule ambiguë qui permettait de plonger les gens dans la frustration sexuelle ; les conglomérats de luxe européens faisaient pression pour qu’ils développent une pilule qui permettrait aux jeunes d’acheter plus en ayant aucun remord le lendemain.

En entendant toutes ces histoires, Goser ne pouvait plus tenir, sentant que le marché de la drogue devenait incompréhensible, il dû reprendre son souffle pour comprendre que ce n’était pas de la poudre jetée aux yeux des investisseurs.

Il réalisa par la suite que les implications de ce type de recherche allaient bien au-delà de ses pires cauchemars. Les rues des quartiers branchés de Tokyo le forçaient à regarder la réalité en face. Il insistait pour que je comprenne que la drogue n’était pas une notion à prendre à la légère et encore moins un concept de seconde zone que l’on laissait en pâture aux âmes irrécupérables. Son pays natal, bien qu’extrêmement musulman, était lui aussi violemment envahi par des nouvelles cames développées en Thaïlande. Mais ce qu’il avait mis du temps à digérer c’était la dimension « spirituelle » de la chose. Il se resservit une coupe de veuve et entreprit de m’expliquer la suite de son histoire.

 

-         You know I’ve always been puzzling with the drugs issue in Muslim religion. When I was a teenager, I was considered as a cool guy within my group of friends, because I was always coming back from Japan with new stories and stuffs. Eventually I started to play with my friends, with cocaine and all kind of amphetamines. We really had the belief it was compatible with verse ninety of the fifth Sura.

-         Euh… what is it about exactly?

-         O, “You who believe, intoxicants, gambling, and the altars of idols, and the games of chance are abominations of the devil; you shall avoid them, that you may succeed.” Something likes this… I know it by heart in Arabic.

-         I see what you’re talking about. Sometime I also have the feeling those drugs really help me to focus and become more aware. So I don’t see the point about considering them as immoral, bad, or whatever… It’s just bad because we don’t want to talk about it, like some kind of dull topic. Or are we just coarsely trying to wash our dirty souls?

-         No, yes, that’s exactly what I’m talking about! But in my world, society and Islam are so entangled together, it’s almost impossible to separate them.

-         I know… Speaking about this, with my socialist and Christian background is really confusing… So what happens after you were on cocaine?

-         Well, the nightlife industry was starting to sprout a bit everywhere around Malaysia, pushed forward by the tourism and the fast growing entertainment media people started to receive with their TV dishes. It was huge and because I was rich, I was in it. And because I was able to see the phenomena from inside, it was freaking the hell out of me. I really had the feeling the Muslim teenagers wouldn’t manage to stick to our tradition in such a mess. Nightclubs were definitely inducing an increasing amount of drug business everywhere!

-         Yes, I can tell…

-         So I decided to face the problem and find a compromise. The topic was and is still really hot. It’s in all mouths. We were burning from inside because nobody managed to find a clear line to follow toward the words of Mohamed.

-         True… I admit, at first, I was really surprise here to see so many people taking drugs and having wild time in clubs. I was more used to the asceticism I experienced in Middle East countries.

-         Oh! Come on! It’s the same story out there. It’s just another level and situation. What about Yemen who’s applying all its energy on cat cropping…? North Africa where hashish became vital for the economy? Examples are everywhere within Muslim country. It seems to be the ultimate doom we have to face. Our weakness is in the systematic blindness we excel in. Because while we are obstinate in trust, others manage to see in the dark and grab inside the very dangerous concepts that can be used to dominate us. It can be called, economy, science, history, or even humor!

 

Parlait-il de cette force écrasante qui continuait à émaner des anciennes colonies anglaises ? Les Etats-Unis d’Amérique.

 

-         Some of our people must do these so-called impure tasks, for the sake of the whole community.

-         Wow, I never heard anybody speaking like this!

-         It’s because even so, we Muslims, are well spread everywhere in the world, we have an obvious problem of communication with the others, specially the unbelievers. The basement of our insight relies on rigid concepts and it requires us infinite knowledge of Koran’s boundaries to be able to identify ourselves with you.

-         And it’s definitely the same problem for me. But what did you decided to do after having those thoughts?

-         Eventually, I choose to grasp Shaitân by the horns!

-         O, cool!

 

J’étais à fond dans son histoire. Hormis l’effet des cachets, j’avais l’impression que quelque chose d’énorme était en train de m’arriver. Il y avait tellement de fraîcheur d’esprit dans ce qu’il me racontait que je n’arrivais pas à le mettre en doute. Pour moi il était sincère, il me regardait avec assurance et fierté.

 

-         That’s why I decided to order something new to the Japanese labs.

-         Weren’t you afraid they could rip you off?

-         It took me a long time to make up my mind. I knew I was playing with something really powerful that could wipe my Malaysian ass out and faster than I could have imagined.

-         I always have this feeling with Japanese guys. They look really cool and nice most of the time. But sometimes, you really have the feeling they are taking a big piss out of you. I’m sorry to say such bullshit, but I cannot avoid thinking they are unconsciously or even consciously preparing revenge.

-         Ah, ah, ah! What revenge?

-         Hiroshima, Nagasaki!

-         Never really thought about that…

-         And, I think, if I can have this kind of stupid idea, they can have the same one with their own cooking style.

-         No, I don’t think so… maybe a minority. You’re getting possessed by your insight.

-         Yeah, you must be right…

 

Il avait absolument raison, soudainement, j’avais l’impression que l’ambiance s’était alourdie et que je ne me contrôlais plus totalement. Je devais revenir à son histoire rapidement ou alors il s’en irait.

 

-         So what were you really afraid of?

-         Nothing? I never said I was afraid… Business, my friend, is something too serious and complex to start being abducted by paranoia. I wasn’t afraid, just aware of the consequences of what I was going to do. I wanted to know how far I could assume my own behavior. Shaitân, always wants only to excite enmity and hatred between you and your exacerbated thoughts. You need to understand this, my friend!

-         I’ll do my best…

-         Because for who believe! Allah will certainly make a trial of you with something in the matter of the game that is well within reach of your abilities. And he may test who fears the unseen. Then whoever transgresses thereafter, for him there is a painful torment.

-         Allah can inspire you fear?

-         I fear Allah wherever I am. And if you follow an evil action with a good one you will obliterate it and then you will deal with people with a good disposition.

-         Ok, you weren’t afraid of the Japanese but of God himself. Is it?

-         Yes of course! I knew with who I was really playing with.

-         Who?

-         Shaitân!

-         Ok, sorry… Shaitân, Satan, the devil?

-         Yes, in a way… he is the third strongest of Jinn, the son of Iblis.

 

Notre conversation devenait-elle beaucoup trop sérieuse au goût d’un observateur extérieur ? Il y avait matière à rigoler avec ces bondieuseries sorties  du chapeau. Mais Malissa ne semblait visiblement pas ennuyé par notre dialogue. Elle avait les oreilles grandes ouvertes. J’embrayai pour passer la seconde.

 

-         So, you knew you were playing with Satan and you still chose to go forward?

-         And that’s what make me what I am and what they are now! Look around you my friend, all this wealth have price, consequences, and meaning.

 

Malissa le regardait avec des yeux qui brillaient d’admiration. Soit elle hallucinait sur le potentiel de son imagination, soit il ne m’avait pas raconté de conneries et du coup cela forçait effectivement le respect. Je décidai de rester dans la vague en exagérant une politesse simulée.

 

-         Well, it’s a tremendous success story you’ve been in. My god, I wish I had the same thrilling business background!

-         Max, my friend… You know, I’m already 41… You still have a long way!

 

Soudain je sursautai, un objet vint me percuter l’épaule. Je contemplais placidement le malotru qui s’avérait être un avion miniature reposant sans vie à mes pieds, lorsque Goser se réveilla. Il prit Malissa par la taille et se jeta de l’autre coté du bar en hurlant :

 

-         Run ! It’s a bomb !

 

Mais moi je savais que ce n’était pas une bombe. Ou alors si c’en était une, elle était toute petite, un pétard tout au plus. Je n’avais pas trop de mérite. C’est que c’était sur moi qu’il s’était empaffé l’avion. Alors leur coup de stress qui sortait de je ne savais où, ils pouvaient se le garder. Notre loge était complètement désertée, mais cela n’avait bien évidemment pas du tout affecté les salles principales.

Je me baissai pour ramasser le petit moustique à moteur. Tout le monde était soit à terre, soit terrés sous les canapés, rasant les murs à la recherche d’un endroit plus sécurisé et plus proche de l’escalier de sortie. Personne ne faisait plus vraiment attention à moi. Je trouvais ça rigolo à quel point je pouvais être dans un état d’esprit différent.

Il y avait un petit paquet attaché minutieusement aux roues de cette imitation de Cessna. C’était tout mignon, cela ressemblait au paquet d’emballage des bouteilles de saké qu’Iro m’avait offert pour Noël. L’assemblage était très compliqué et cela me prit une bonne vingtaine de secondes pour que j’en vienne à bout.

A l’intérieur du colis, il y avait une petite carte en velin gris sur laquelle on avait agréablement calligraphié à l’encre rouge.

 

-         “BOOM! This is a warning for the bunch of Muslim skunks I’ve just spared. You’d better pack your stuff out of this shit hole you’re proud of, and stop selling the Chinese dimebags from the algerian, or the next one is going to be for real!”

 

C’était signé Tetsuo.

Je trépignais dans mes Clarks en daim à l’idée de l’importance que je venais d’acquérir aux yeux des témoins de cette scène. Etant le seul à avoir garder son sang froid, j’avais immédiatement revêtu l’apparat du messager de premier choix.

J’informais l’assemblée de toute la fraîcheur de mes déclarations et on avait bu mes paroles. J’aurai pu avoir raconter n’importe quoi et ensuite manger le papier, personne ne serait venu vérifier la véracité de ma déclaration de guerre.

C’était bel et bien une allégation hautement belliqueuse que je tenais entre mes mains.

Des yakuzas japonais aiguisés comme des rasoirs allemands qui menaçaient une bande de trafiquants de came transgénique. Ça sentait bon le choc imminent. Il y allait y avoir de la bisbille au troisième degré.

Goser décida finalement de se lever, lâchant Malissa pour me prendre la lettre des mains. Il s’éloigna en fronçant les sourcils, dans le silence des cendres dissipées par l’affolement.

Il releva la tête en me fixant droit dans les yeux. Tout semblait soudainement devenir irréel. L’euphorie qui m’avait subjugué quelques minutes auparavant laissait la place à un état d’hypnose m’empêchant de bouger et de détourner mon regard du sien.

 

-         There is no independence of law against Islam. Say to yourselves at every decision you make: “How would a prophet decide in my place?" In every decision ask yourselves: "Is this decision compatible with the conscience of the people?" Then you will have a firm iron foundation which, allied with the unity of the holly book and with your recognition of the eternal nature of the will of the prophets, will provide to your own sphere of decision the authority of the Jihad, and this for all time.

-         Allah U wakbar!

 

Scanda l’assemblée qui s’était agglutinée autour de nous. Goser repris avec plus de force :

 

-         My brothers, there is no alternative to victory, and we are going to kick those Akiyama out of Malaysia. Because cultural cross-fertilization isn’t something you can learn, even if you devote all your eagerness to it. You must be born inside of it and obviously they have been isolated from the truth for too long.

-         True! Haul the Japs out!

-         In the name of Allah, the Beneficent, the Merciful.

-         All praise is for Him!

-         Verily, we have given you an obvious victory! That God may pardon you your former and later sin, and may fulfill His favor upon you, guide you in a right way, and may God help you with a mighty help…

-         O yeah!

-         Surely my brothers, I’ll give you a clear victory!

 

Il avait sorti son baratin sur fond de poussée jungle et continua son discours en malais. Non pas qu’il avait des difficultés à maintenir le niveau, mais parce que premièrement ses plus fidèles amis ne le comprenaient pas entièrement et il sentait bien que l’anglais induisait inévitablement une certaine forme de modération dans ses propos. Une modération qui semblait superflue si l’on considérait la fougue qu’il avait déchaînée avec son petit speech.

Pendant que la bande de français outrée par la situation, prit discrètement la poudre d’escampette, Malissa écoutait avec attention les causeries de son maître à penser. Je restais le seul blanc-bec parmi cette brochette de basanés. Je demandai à ma putain de me traduire ce qu’ils se racontaient.

           

-         O, nothing much…

-          Come on! I managed to follow what he said before. Now he is interacting with his friends like crazy and you pretend it’s nothing?

-         They are discussing about the consistency of violence against the Akiyama. They argue about their spiritual orientation. There are afraid they’re going to lose the focus toward transcendence.

-         What’s that?

-         The foundations of Jihad!

-         Oh, I see, but I think they should really consider it even more… Because in a way the Akiyama have spared them…

-         Right, and that’s the point Dawn asked him to consider.

-         Ah, you see! The teacher!

-         The teacher? O, He already told you his nickname? So, he said, he doesn’t want the faction to perpetrate predictable and gratuitous physical violence.

-         This is a wise thought!

-         He also said that we should know them first, and let their peace give our peace. To be true warriors we have to kill our desire, the powerful enemy of the soul…

-         Yeah, no one should try to play with the scary character of war.

-         As dawn said, it may degenerate into a wild affair in which heroism is replaced with reckless abandonment. What is going to count is only about unleashing vulgar impulses of the animal nature.

-         He’s right! It’s a really important matter we cannot have any lack of concern for! It’s a matter of survival!

-         I don’t know… maybe you’re right. I feel dizzy now with all this talks everywhere. Could you pass me something to drink?

 

Je m’exécutais, même si j’avais bien compris qu’elle avait fait ça pour m’éloigner d’elle.

C’est que j’étais comme un chien fou dans ce nouvel univers. Etait-ce vraiment aussi chaud que ça en avait l’air ? Etaient-ils en train de sur jouer ou dramatiser la situation à mon égard ?

Si c’était le cas, c’était réussi. J’avais toujours inconsciemment rêvé d’être au milieu de ce genre d’histoire, où l’on en arrivait à se mettre sur la gueule à grand coup de vendetta organisée.

J’éprouvais de la mélancolie en pensant à mon enfance dans les bacs à sable de la cité. Dans un sens cette pègre me rappelait étrangement mes amis du Pré-fourré. Ils avaient du culot ces types, pour se sentir propre vis-à-vis de leur religion, tout en se faisant des colonnes de fric grâce à la vente de leur dope. Et si ce n’était pas de la mauvaise fois que de s’enflammer en lyrisme vengeur sur le dos des Akiyama. Car ces japonais, ils m’avaient tout l’air d’avoir de l’honneur à revendre pour se faire des plans pareils. Ils auraient pu tous nous faire exploser en millions de petits morceaux de chair et de sang. Et voila qu’ils nous épargnaient comme ça, paf!

Enfin, lorsque le barman aux cheveux transparents me passa un verre de tonic, je me ravisai, qui étais-je pour avoir ce genre de considération ? Avais-je ne serait-ce qu’une seule fois, fait preuve de morale ou d’honneur dans ma vie ? La réponse était peut être positive, mais qui aurait pu me le dire ?

Si tout ça c’était passé dans le cadre de mon travail chez Uniform, ça aurait fait longtemps qu’il y aurait eu du nettoyage. On prenait moins de gants dans le monde de l’entreprise que celui de la pègre. Il fallait s’y faire, les bonnes valeurs avaient beaucoup changé.

Goser était une bête de spectacle qui avait bien réussi, voilà tout. Pourquoi fallait-il tout le temps que j’aille chercher plus loin ? Et de plus, il n’était pas entouré d’idiots qui le suivaient tel un guru sanguinaire. Dawn, le professeur, avait proposé une attitude pacifiste.

 

Il s’était assis dans un canapé et regardait dans le vide en se tenant droit comme une statue. Lorsque je m’assis en face de lui, il sembla trouver cela assez évident et attaqua la conversation.

 

-         Don’t misunderstand us mister Monfort. We are not the butchers you think we are.

 

Comment savait-il mon nom de famille? J’étais encore tombé en face d’un extraterrestre. Il évitât de me répondre en restant vaguement mystérieux.

 

-         Hopefully morality is not here tonight, mister Monfort!

-         I don’t really know… But you can call me Maxim.  Or Max…

-         Don’t mix us up with the lost souls you see in the media. Those people are just young, poor, and sad. They’ve been fooled by religion or power.

-         You mean the holly warriors in Iraq, or in Gaza?

-         I’m talking about the growing mass of free brains. It’s a global phenomenon. Potentially we all can fall in the trap.

-         Which trap?

-         The seductive character of freedom!

-         But freedom is something good! Right?

-         No! Freedom is the cradle of nihilism.

 

Wosh… Je ne m’attendais pas à entendre ce mot sorti à brûle pourpoint, comme ça au milieu de la poudre et des bulles de champagne. J’étais bien parti pour entamer une discussion sur le nihilisme avec un musulman pure souche. J’avais pensé cerner le concept après avoir lu l’intégral de Nietzsche à HEC. Mais je devais admettre qu’au fur et à mesure que je côtoyais d’autre culture. Lorsque le concept était lâché dans l’arène, je n’en menais plus large. Finalement nous y connaissions quoi nous les occidentaux au nihilisme ?

 

-         I… I don’t know… I’m not even sure if I really understand what you’re talking about… You think it’s a new order?

-         There is no doubt about it. What you see now is only the beginning. What do you think! Media are going to expose all loved beliefs and sacred truths as symptoms of the defective of your mythos. This collapse of meaning, relevance, and purpose will be the most destructive force ever unleashed within known history. It’ll constitute a final assault on reality and nothing less than the last crisis of humanity.

-         Hey… hey… You freak me out!

 

En fait je n’étais pas du tout flippé pour un dinar. J’avais dis ça mécaniquement. Je comprenais parfaitement de quoi il voulait parler. Enfin je comprenais à ma manière. Ça illustrait complètement mon état mental. Mais je n’avais vraiment pas envi de parler de ça en ce moment. Même si une petite voix au fond de moi me disait « vas y, vas y ! T’as pas tout les jours l’opportunité de discuter avec quelqu’un qui affirme savoir quelque chose sur ce sujet qui te ronge la moelle depuis que tu t’es remis à penser ».

 

-         I… I, I just want to know what gives you this type of insight?

-         You “just want”… You should say you really want! You know, I’m not a wise guy, but just a little Indonesian who has been raise with the right concepts at the right time. You can doubt. But I know you don’t.

-         Can I say I do?

-         Where do you think you’re going?

-         Hey… Of course I can’t answer this question. Thousand of years of thinking never managed to enlighten this question. So, what the fuck are you really asking me? Do you really think I have a bloody clue about it?

-         Did you ever tried to understand what was the real meaning of the freedom you’re gifted with right now?

-         What freedom? I still need to go to work every day and dirt my nose with brown. I even have to spare my time like a lunatic to get a little bit of holydays. I really wonder which freedom you are talking about…

 

Je jouais au con mais je voyais très bien de quelle liberté il voulait parler. La liberté que je m’étais mise à disposition. La liberté que me procurait cette ribambelle d’armes économiques toutes plus puissantes les unes que les autres.

Depuis que j’étais rentré sur cette voie ferrée qu’était la finance, j’avais effectivement ressenti que le monde était potentiellement à mes pieds. Il suffisait juste que je me réveille de mauvaise humeur pour que je décide de quitter mon job et me mettre à plein temps sur un véritable projet qui plierait le réel vers mes desseins les plus obscurs. Et lorsque j’avais ce genre de pensées, je ne pouvais m’empêcher d’imaginer que d’autre tarés pouvaient avoir les mêmes et qu’ils pouvaient peut être s’y mettre pour de bon.

L’humanité était en sursis, ça ne faisait aucun doute. Je me souvenais étant petit, essayer de me ressaisir face à cette pensée récurrente qui me poussait à attendre. Mais attendre quoi ? Je cherchais dans ma petite tête de mioche, qu’est ce que je pouvais bien attendre. J’avais à peine dix ans et je pensais déjà que le futur se devait d’être foncièrement différent ou alors je me morfondrais dans l’ennui, dans les bras confortable de Dullness. Alors je voulais qu’il y ait des mutants géants et des fées à quarante bras qui viennent ébranler la cour de récré.

Et si finalement ces idées que je tentais d’enfouir en moi, étaient une sorte de clairvoyance de mon inconscient. Et si mon Sur-Moi avait toujours cherché à m’éduquer, à me faire comprendre que derrière ce monde fantastique par lequel la télé essayait de me distraire, se cachait la lucidité des derniers créatifs clairvoyants.

Pour trouver un terrain d’entente avec ce nouveau monde qui me tombait dessus je devais analyser les ateliers qui m’avaient réellement fabriqué

L’inconscient de mon enfance était peut être finalement ce vers quoi mon monde d’adulte allait se plonger. Tout était là. L’ubiquité, le clonage, la radioactivité, le cancer, l’intelligence artificielle, la fin des croyances… ça ressemblait étrangement aux avatars d’une boîte de pandore fraîchement ouverte d’un mythe prométhéen de série japonaise.

Comment pouvait-on encore revendiquer que l’humanité eut déjà à surmonter de telles épreuves dans le passé. Il fallait vraiment faire preuve d’un aveuglant positivisme pour défendre cette idée. Il fallait tout simplement être non-voyant.

Le monde adulte que j’avais à affronter tous les jours, n’avait effectivement pas beaucoup de différences avec l’univers imaginaire que je m’étais créé étant petit. La fée aux milles mains avait effectivement branlé le collège tout entier. Sauf qu’elle s’était bien fait cracher dessus après. Et j’avais rencontré les mutants géants au cours de mes réunions avec les gorilles d’Accenture(1).

Me voyant partir vers les labyrinthes de ma conscience, Dawn décida de me faire revenir à sa théorie.

 

-         Don’t make me laugh! That’s what I’m saying, you constantly overcome resistance. You’re white, French, infinitely mobile, and you’re the elite of capitalism. You’re ultimately equipped to harness free market’s networks. Do you really want me to believe the crap you use to reassure blind people in their servitude? How are you measuring your freedom?

-         As an individual or as a member of a bigger system?

-         It doesn’t really matter. It’s just a matter of scale.

-        











(1) Number one in Management Consulting, Technology and Outsourcing.

 

 

 
So tell me how I should measure it.

-         By the resistance you have to overcome, by the effort it costs you to stay in the air.

-         You mean the effort I need to do to be able to fly by plane.

-         Yes, it’s a bit simplistic, but it’s a relevant picture.

-         Ok I’ve got your meaning. It could be all the alienating hours I spend lurking on the web to stay updated on what’s going on in the virtual world.

-         Yes, also. The trick is to seek the highest type of free man where the greatest resistance is constantly being overcome. Somewhere “au loin de la tyrannie”, really close to the threshold of the danger of servitude.

-         You speak French?

-         No, no, I just pretend. I met many French people when I was a diving instructor.

 

Il se retourna vers Malissa.

 

-         What about a « ménage à tlois ? ».

-         « Ménage à trrois ? », what’s that? A threesome?

-         A freeeesome! Ah, ah, ah!

 

Ils étaient tordus de rire. J’avais du mal à articuler quoi que ce soit d’intéressant. Ça me coupait toujours l’herbe sous les pieds quand je ne savais pas vraiment quel était le niveau de français de mes interlocuteurs. Il fallait seulement la fermer et attendre comme un con que cela ce passe. Mais Malissa ingénument relança Dawn.

 

-         You see all guys are shocked. Ah, ah, ah! ...Hey speak! Say something! Dis moi quelque chose !

 

Je rigolais comme un débile tentant de me dépatouiller entre des considérations linguistiques et religieuses. Je me demandais si Malissa était vraiment musulmane. Si elle avait déjà pratiqué ce genre de truc. Mais Dawn me mit une petite tape sur l’épaule. Il était tout sourire et semblait content de lui.

En me tendant un verre de jus de citron, il me raconta son histoire. Il avait fait une petite fortune en montant un site web complètement débile, qui permettait d’avoir une règle sur son écran. Il suffisait de dire quelle était la taille en pouces de votre écran et le programme étalonnait les graduations de l’image affichée dans le système métrique désiré. Au début il avait séduit beaucoup de monde avec l’apparente futilité de son concept. Par la suite, lorsque le phénomène de nouveauté ne suffisait plus à expliquer l’engouement des utilisateurs, il s’était retrouvé avec un bon million de connections journalières. Il fit une étude comportementale et revendit le bébé à Google. Il devint ainsi assez célèbre dans l’Asie du Sud-est pour qu’on l’invite aux principales soirées.

Il rencontra le fameux Goser à Tokyo, alors qu’il assistait à un colloque pour chefs d’entreprises asiatiques. A partir de ce moment, il bossa pour lui en tant que spécialiste de l’information. Je me demandais bien ce que cela pouvait bien impliquer. Mais je commençais à comprendre que c’était sûrement lui qui m’avait repéré et ce bien avant mon arrivée à Kuala lumpur.

Soudainement, je me demandai ce que pouvaient bien faire Richy. Je me ravisai en l’imaginant en train d’essayer de faire venir Sonya à grand coup de broutage de foune. Ou alors était-ce elle, complètement désinhibée, qui essayait de le rendre dingue en le pompant jusqu'à l’aube ?

J’avais toujours pensé que Sonya était devenu lesbienne après son service militaire, parce qu’elle était traumatisée par quelque chose que je ne pouvais pas comprendre. Mais je ne pouvais pas arrêter de penser que si je le voulais, je pouvais la remettre sur le droit chemin. Il aurait juste fallu que je la touche un peu et elle me serrait tombé dans le bras comme une petite fille. Je divaguais.

Dawn s’absenta pour aller rejoindre un groupe de jeunes malais tout excités qui zieutaient de partout. Ils s’échangèrent des poignées de mains et allèrent rejoindre Goser. Le prenant à l’épaule, ils semblaient discuter de quelque chose de très important.

Visiblement Malissa ne s’y intéressait pas beaucoup. Elle me regardait avec tendresse. Comme si elle se disait « Tu dois être complètement largué mon coco ? ». Et c’est vrai que dans un sens j’étais paumé. Qu’est ce que je foutais au milieu de le mafia locale, sans potes, sans repères. Je n’avais aucune idée où était passé Mat, ni même Antoine. Ils semblaient tous être partis depuis longtemps. Je ne savais pas où dormir ce soir et je n’avais aucun numéro de téléphone.

À la fois c’était la routine. Le plan habituel. Je me paumais toujours comme ça, chaque fois que j’allais dans un nouveau pays pour rencontrer du monde.

A la recherche d’un sourire complaisant, je m’approchai de Malissa. Je la pris par la nageoire et je l’embrassais longuement. Elle était complètement à donf. Je n’avais jamais provoqué autant de motivation avec une simple pelle. Elle me mangeait la bouche.

Mais putain, comment se faisait-il que je me sentais encore comme une proie autour de laquelle tournaient de gros requins portant des masques de poissons clowns ?

N’étant plus vraiment très sûr de la situation, je jetai un œil sur Goser. Malissa était-elle une pute, ou bien alors sa copine qui se mouillait le slip à l’idée qu’un mec puisse avoir assez de couilles pour l’emballer juste devant ses yeux.

Ça n’avait pas l’air d’être la deuxième option. Il ne nous consacra qu’un coup d’œil furtif, pas plus intéressé que s’il s’agissait d’un gars bourré venant de faire tomber un verre. Elle me kiffait peut être vraiment…

Il discutait sec avec Dawn. Ils avaient tous deux le crâne rasé sur lequel leurs veines battaient au rythme de la house garage française de fermeture.

Finalement, Goser sembla satisfait alors que Dawn ne paraissait pas avoir décampé de sa position initiale. Il n’y avait pas à chier ce gars avait vraiment la classe en toute circonstance.

Ils passèrent devant nous et nous invitèrent à les rejoindre dehors. On se cassait ailleurs.

 

La caisse était un peu petite pour tous nous faire entrer dedans. C’était une Proton évidemment, mais pas mal foutue. Malissa s’assit sur mes genoux. Le chauffeur mit un truc qui ressemblait un peu à David Bowie, mais en beaucoup plus minimaliste. Ça parlait d’argent.

 

-         Keep on waiting…

-         It’s hard to say…

-         I find patience…

-         Just pay…

-         It doesn’t please me…

-         Tu tu !

-         O release me…

-         Keep on waiting…

 

Je ne savais pas du tout ce que c’était que ce truc. Cela faisait déjà un bout de temps que je ne comprenais plus ce qu’il de passait sur la scène musicale. De l’extérieur j’avais le sentiment que c’était devenu une sorte de grosse jungle où même les nouveaux courants ne pouvaient plus se faire de place au soleil.

Tout le monde attendait le successeur du hip hop, mais il semblait nous bouder d’un flegme qui nous laissait sans voix. J’avais ressenti cette tendance déjà avec la Dub musique. Les DJs étaient devenus anonymes et c’était le style global du mouvement qui prévalait. Maintenant j’avais le sentiment qu’il n’y avait même plus de style. C’était ennuyeux.

J’avais l’impression que tout était devenu produit, comme si le lien avait finalement été établi entre la musique électronique et les produits de grande consommation. Je ne voyais plus trop la différence entre un yaourt à l’ancienne et un remix d’Indochine. Je devais sûrement être en train de devenir un vieux con lucide qui ne comprenait plus rien à rien. Ou alors avais-je toujours été un de ces néophytes qui pensent avoir toujours tout compris mieux que ceux qui s’y intéressent vraiment. À la fois c’était sûrement la même chose, il fallait que je danse comme une machine pour expier mon impétuosité.

Mais ça m’intriguait quand même cette musique qui me rappelait un peu l’humeur Punk. Je me demandais bien ce qu’ils pouvaient en penser de tout ça.

 

-         Where does it come from?

-         What?

-         The music we are listening to.

-         Germany.

-         Where did you get it?

-         Josh, the DJ who was playing inside.

-         DJ Ekath?

-         Yes. He knows Antoine, the friendly guy who introduced us.

-         O, yeah, I met him, he is a very good friend of Mat as well.

-         Who’s Mat?

-         A friend of mine from Tokyo. The guy who introduce me to Antoine.

-         Who were the two Bulez with you?

-         Richy and Sonya? The Americans? I met them in Stockholm.

-         You have American friends?

-         Yes! So what?

-         No, nothing. I just find out it is kind of hard to build friendship with Americans.

-         It could be. But Sonya isn’t really American but …

 

Je réalisai que j’allais dire à cette bande d’illuminés coraniques que ma copine était juive.

Elle m’avait pourtant bien briefé là dessus. Je ne devais en aucun cas sortir ma salle langue de commère à tout bout de champ dans ce pays. Les malais étaient cools jusqu'à un certain point. Et de toute manière personne n’aimait les touristes israéliens, tous des extrémistes à cran, tous fraîchement sortis de leur service militaire, tous tellement perdus qu’ils étaient prêts à faire n’importe quoi pour s’embrouiller.

Je ravisai en espérant qu’ils ne flaireraient pas d’embrouille.

 

-         … Her parents originally came from Georgia.

-         Georgia? Where is Georgia?

-         In-between Turkey and Russia.

-         So she is Muslim too?

-         No, no, she is agnostic!

-         And the other guy?

-         Richy, he is indeed a pure American from six generations. But he has spent years traveling around the world. Especially in Europe. So I see him as more European than me.

-         Ah ah ah! Strange!

-         He is a really nice kind of guy. Very open and aware of what’s going on in this world. He opened my eyes on many things.

 

La voiture traçait entre les banlieues interminables de la ville. Je ne savais plus du tout où nous pouvions bien être.

Mais ce n’était pas grave. Le jour se levait doucement et nous étions sur une colline qui nous donnait une vue magnifique sur le centre de cette ville infernale.

On fumait beaucoup trop de clope dans cette petite caisse. Le chauffeur qui devait bien connaître la route, s’énervait de plus en plus. Goser embraya subitement sur mon passé.

           

-         Maxim! What were you doing in Stockholm?

-         Well nothing really interesting for a discussion so late at night. Well, sorry… so early in the morning. Where are we going exactly?

-         Home… I don’t think it’s such an uninteresting story.

-         What?

-         The things you did in Stockholm.

-         I went there to study mathematics.

 

Soudainement l’atmosphère se plomba. Je sentais bien que tout le monde était comme suspendu à mes lèvres.

Goser eut un blanc. Il savait que sa bande attendait de lui qu’il assure. Mais finalement ce fut Dawn qui assura.

 

-         Well, you seem to be the kind of guy who knows about money, right?

 

A priori je n’étais pas là pour rien. Quoi? Fallait pas se voiler la face, j’aurai été con d’imaginer qu’ils étaient tous sympas avec moi parce que j’avais une bonne gueule. Ils attendaient de moi que je les sorte de leur situation tordue avec les japonais.

Goser avait beau paraître sûr de lui, il sentait que le vent pouvait tourner aussi vite qu’avec son histoire de planteurs de bananes.

 

-         Don’t be scared we have plenty of time to speak about it!

 

Cela me rassurait à moitié. Ils avaient préparé leur petit plan depuis le début. J’étais complètement tombé dedans en imaginant que je gérais la situation. Etait-ce les bulles de champagne ou les cachets qui m’avaient fait voir la scène comme une inoffensive communion des âmes ?

 


Nous nous arrêtâmes en face d’une gigantesque palissade en acier. Un petit mec à la gueule défoncée par l’acné vint nous ouvrir. Il semblait complément déchiré, ou fatigué. Moi aussi j’étais vanné, mais le cadre me redonnait un peu d’énergie. Vraisemblablement la propriété dégorgeait la richesse.

Une grosse fontaine en grenouille m’accueillit en giclant son saoul sur le parterre de frangipaniers où perlaient les premiers rayons de soleil. La brise matinale ruisselait sur les arabesques du parement de pierre en assise circulaire.

Globalement, la structure du bâtiment principal ne tolérait aucun interstice. C’était une maçonnerie à joints vifs, taillée dans le bloc, du travail sérieux.

Dans la pelouse fluorescente, il y avait quelques débris informes de météorites et un gigantesque caillou arrondi sur lequel était allongé un groupe de minettes en débardeur.

Un tapis de pierres volcaniques recouvrait l’allée vers la porte principale taillée dans la roche brute. L’aile droite se prolongeait à une bonne cinquantaine de mètres dans un dédale de moellons à peine dégrossis. C’était vraiment joli tout plein. On se serait dis un peu à Bali avec ces sourires un peu partout.

Mais plus j’en voyais et plus j’avais le sentiment que cette villa était une véritable colonie de vacance. Et ce n’était pas juste parce que Dawn me faisait penser à un instituteur.

Il y avait surtout l’age global de tous ces jeunes un peu partout. Cela ne devait pas s’élever au dessus d’une quinzaine d’années. J’avais depuis longtemps pris l’habitude d’ajouter au moins cinq ans de plus à l’age que me donnait mes critères vieillissants de caucasien.

Les trois grandes russes, malgré leur maquillage de grandes dames, ne devaient pas avoir plus de seize ans et ne paraissaient pas être des junkies en manque de speed. Au contraire elles m’avaient tout l’air d’être de gentilles filles sérieuses.

Téléphone Nokia 7610, lunettes de soleil Dolce & Gabbana, baskets Onitsuka, les minettes qui se trimballaient en tortillant de l’arrière, avaient tout des adolescentes converties à l'économie de marché.

Mais la comparaison s'arrêtait là. Goser m’affirmait qu’elles croyaient très fort en Allah, et ce surtout depuis la guerre en Irak.

Réfugiées du Jihad planétaire,  puis exilées volontaires en Jordanie pour apprendre le Coran, elles avaient intégré son école coranique par soif d’éducation.

Le rayonnement de sa madrasa, alignée en face de la grande mosquée Salahuddin Abdul Aziz Shah, faisait converger les élites féminines musulmanes de la planète entière ; intellectuelles, ambassadrices, théologiennes et informaticiennes.

La vie était rythmée par les cinq prières et, son enseignement se composait de « tout ce qui définit l'espace et le temps  ». Il m’expliquait que le directeur adjoint de l'école mettait en avant le devoir d'adaptation de la pensée musulmane. Dans les programmes, ils avaient inclus les sciences, longtemps ignorées. Les étudiants apprenaient cinq langues : le malais, l'arabe, l'anglais, le turc et le latin.

En quatre ans ils étudiaient trente matières. L'objectif final était que tout le monde puisse ensuite s'inscrire dans n'importe quelle faculté internationale.

Le résultat de cette extension des programmes était que l'instruction des adolescents n'était plus partagée avec l'école publique, mais entièrement prise en charge par leur madrasa.

La vie s'y organisait en conséquence. Entre deux prosternations, les jeunes femmes se retrouvaient pour étudier la physique quantique.

L'internat n'était pas obligatoire mais très fortement conseillé. Six jours sur sept, les discours faisant l’apologie de l’intégrité musulmane modelaient les jeunes auditeurs.

Il y avait même des cours d’athéisme, où elles apprenaient à comprendre la manière de penser des incrédules. Cette matière était très controversée, ayant tendance à pousser les élèves à utiliser les versets ambigus, les Mutashâbih, afin de servir inévitablement leurs propres objectifs et espérances.

Pour Goser cette discipline avait tendance à se transformer petit à petit en apologie du prosélytisme et son avenir au sein de l’école était très incertain.

Il y avait eu déjà beaucoup de changements et il y en aurait encore, m’affirmait-il avec conviction.

Par exemple, si la centaine de filles était maintenant inspectée régulièrement pour s’assurer de leur virginité, il refusait d'y voir une forme de phallocratie. Il invoquait « la tradition, la morale », qui échappaient nécessairement à mon esprit issu de l’Occident hédoniste plein de préjugés. Ce à quoi je lui répondis en rigolant qu’en disant cela il tombait dans les écueils d’une interprétation subjective des Mutashâbih.

Mais pour me faire une démonstration,  il appela une petite Yougoslave qui se prénommait Azara. Elle avait dix neuf ans et se mit à m’expliquer qu’elle avait fait le choix de venir, parce que dans les autres écoles, il n'y avait pas assez d'autorité et surtout trop de mauvaise drogue. Lorsqu’elle apprit que j’étais français, elle me fit part du dégoût que lui inspiraient pêle-mêle la consommation de cames capitalistes, l'homosexualité du maire de Paris, l’absurdité de la loi sur le voile et le désintérêt grandissant de la jeunesse occidentale pour les sciences pures.

Ensuite le discours de Goser se durcit légèrement et il m’expliqua que tout cela était la conséquence du triomphe des nationalismes issus de la mauvaise digestion des concepts occidentaux. Pour lui la notion d’état était un gros piége dans lequel s’engouffraient les esprits trop libres. Pour l’éviter jusqu’au bout, il niait toute influence des docteurs de la foi saoudiens ou européens. C’était pour cette raison que le bâtiment de la madrasa n’était pas totalement construit. Ils avaient délibérément laissé ces porcs à la porte. Ils voulaient rester fermé aux influences politiques. Du coup, ils avaient dû travailler avec discrétion et dans des conditions difficiles.

Entre les mondes musulmans et capitalistes, la philosophie de l’école semblait balancer avec la même grâce que ses petites pensionnaires.

L'année dernière, une trentaine de ces nymphes étaient allées étudier au Caire au cours d’un échange ; d'autres en Jordanie, en Libye ou au Yémen. Ils en avaient tiré d’énormes bénéfices en matière de coopération internationale. L’Imam de l’université d’Al-Azhar avait même félicité personnellement cette initiative en la définissant comme «  une incontestable affirmation de la prévalence de l’enseignement religieux ».

Au milieu de tout cet entrain, je commençais un peu à tourner de l’œil. Je n’en pouvais plus de vouloir m’allonger dans cette pelouse toute fraîche à l’ombre d’un banian. Mais le maître de maison ne semblait pas partager mon impatience. Il rayonnait de fierté en étalant sa conception de l’éducation musulmane, de sa morale universelle et du bien fondé de l’Islam.

Dans le bureau moderne du directeur, sous le verre de la table, trônaient les plans de leur projet à Amsterdam.

Goser m’expliqua qu’ils avaient travaillé sur ce projet un bon moment avec des amis marocains basés à Amsterdam dans l’anneau du canal Est.

Malheureusement à cause d’implication dans des histoires liées au réseau Hofstad, ils durent laisser tomber leur projet. Les tensions anti-musulmanes étaient omniprésentes au sein d’une population encore traumatisée par l’assassinat du réalisateur.

La municipalité avait refusé le dossier dans lequel ils décrivaient les bénéfices partagés qui en ressortiraient. Ça aurait rajouté de l’eau dans l’acide. Mais ce n’était que parti remise et ils avaient déjà un nouveau projet à Seattle. Leur nouvelle école serait financée par les fonds ouverts par le gouvernement pour promouvoir l’intégration de l’Islam au sein de la culture américaine.

Enfin tout ça c’était la version officielle, le baratin qu’il sortait pour faire propre face aux élèves, à leurs parents et à leurs professeurs.

Goser se ressaisit en constatant mon air méfiant et il m’expliqua les ficelles de leur mécénat.

 

-         I truly think ’’normal men’’ don’t know that everything is possible. If one seriously embraces twentieth century history, one will see the infinity of the event horizon. That’s why; of course this educational venture is just for show! We all went into a critical point when we discovered our business started to be really wealthy. And we had to find a solution to stabilize our assets, from both financial and spiritual aspects.

-         You mean this madrasa is a big money laundry. Right?

-         And a soul washer! But it’s not big enough… We thought we would have more autonomy, but the Malaysian government is always encroaching on our territory by asking us to play fair.

-         Sounds understandable for a government to get interested in education…

-         The government is inevitably corrupted! So we even came out with the addition of a new topic to our program, stealth finance! Thus we would have been able to recruit our bankers from within the school. Eventually, it just collapsed, due to a lack of suitable teachers and to recurrent inspections.

-         It’s impressive how far you want to go. You guys really want to be connected with the present… within the modernity… in the cradle of human knowledge… where civilization and culture are concurring with each other in a potential state change. It’s so damned true, I have troubles to believe it…

-         If you think it’s so true, it just means you’re all fine. You can easily understand what we are doing here.

-         Yes, but even if it sounds realistic to me I’ll never try to set up something like this by myself.

-         Of course, nobody can do anything like this alone. I’m the one who is describing you everything, but don’t imagine I’m its creator. Don’t forget we’re just small Indonesian people. This is the result of so much work, trust, harmony and convergence from many people who share hope and goal. That’s the reason why it looks so complex. That’s the reason why it sounds so artificially true.

-         O yeah… If I wasn’t in front of you to see clearly that your face is not lying, you can admit I could be really suspicious.

-         So do you understand what we need from you?

-         To tell you the truth, not really… I just wonder why you aren’t just earning an official financial adviser… There are plenty of those kinds of people everywhere. And you could find a Muslim one you could rely on with better trust.

-         I see. You want me to reassure you because you’re asking yourself, why I am asking you and not someone else.

-         Yes, it’s reasonable… we just met each others today and you already trust me to play with your money? You need to admit it sounds a bit odd.

-         Of course I got your point. But you need to consider that before you arrived I had a longer talk than what you could have imagined with your friend, Antoine. And considering the respect he is showing to you, I already know exactly who I am talking to. I know you think that organized crime by its anarchist aspect, transcends not only morality but also the sacrosanct nationalism you guys avoid so much. It means you’re not relying to your nation anymore, because you know it is dead already and it’s not going to help you find any kind of fulfillment. True?

-         Damned, it’s so true, you scare me. You should take it easy with me or I’m going to freak out? How do you know this? Is it another interpretation of the Koran that describes how inevitably are incredulous people turning after few generations?

-         No, no… It’s just what your friend told me. But you’re right, it’s also written in the Koran. Of course. So?

-         So… Yes why not. Let’s see what you really need.

-         I need our money to be as versatile as discreet. I can feel something is happening in the highest sphere of investment philosophy. And only few people know about it, because it needs a huge IT background to understand what it is exactly about. It’s Dawn who triggers my interest on it. You know he is a computer wizard too. And secondly there is this story with the Japanese Yakuza. We aren’t afraid of them but they are so easy to pay. Now we need to rely on some Algerian guys in China. But it’s really hard to do business with them because they are closely monitored by many governments. So if we don’t find a quick way to stock up, we’re going to lose the market against the Chinese.

-         But aren’t you afraid I will screw you if things turn wrong?

-         Maxime, please… We already spoke about it. I don’t know what your real position is. Of course I don’t, and I will never know it for anybody. It’s because I don’t care. What I care about is where you are going!

 

Sur ces paroles Dawn rejoint la conversation pour nous présenter quelles étaient ses attentes.

 

-         I found out we need a constant cash flow of five millions ringgits per month.

-         Wosh… Ten millions Hong Kongs! That’s a lot of money man. You want me to clean all this money without anybody noticing anything?

-         No, you just need to invest it for a client.

-         Who’s this client?

-         A Pakistanis jeweler in Hong Kong. Don’t worry everything should be smooth, you just need…

-         No way! Nothing is smooth. I need to do some hacking to do this. Otherwise I cannot see how I could explain the transactions…

-         Don’t worry about the hacking, I’ll just do it.

-         What? You think you can hack banks! It’s even more protected than a nuclear power plant.

-         A nuclear power plant is easy to hack indirectly. It depends on what you want to achieve.

-         Ok, I see, you want to play… What about triggering a new Chernobyl?

-         I can show it to you right now.

 

Sur ce il demanda à ce qu’on lui apporte un ordinateur portable. Il m’invita à m’assoire tranquillement dans le gazon avec lui pour contempler la vue que l’on avait sur le nouvel aéroport.

 

-         Isn’t it crazy, the rapidity we are evolving? Few years ago this airport was not even here.

-         And I was still in Europe… Freezing my ass!

-         So let me show you something. You see this plane approaching for landing. The Cathay Pacific one.

-         Yes, it’s a bit far but I can see it.

-         Do you know about the great circle and the small circle?

-         No…

-         Look!

 

L’avion était en train de descendre tout pépère à plus de 500 mètres d’altitude.

Soudain il appuya avec assurance sur une touche en relevant ses yeux de son écran pour fixer l’engin comme s’il allait lui obéir du regard. Il levait les bras comme si il voulait faire bouger le soleil.

Je fus pris d’une panique viscérale lorsque je réalisai que le 747 se mettait sensiblement à se relever au même rythme alors qu’il n’était plus qu’à quelques dizaines de mètres de la piste. Je n’en croyais pas mes yeux. De si loin, je pouvais voir la carlingue se redresser comme si elle allait repartir en l’air.

Il frappa son clavier de nouveau et l’avion se remis à atterrir normalement.

 

-         What da fuck! How can you do that? You just asked the pilot to do it for you? Did you? Don’t try to make me believe you did it with your computer right here.

-         Not really this computer but with this keyboard.

-         How can they let this happen! It’s not possible they can be so vulnerable. They are going to investigate about it! How can we be so vulnerable?

-         It’s because those giant juggernauts cost a lot to maintain up there. So they never really update the security layer of their GPS(1).

-         But it’s so fucking dangerous!

-         And to answer to your previous request, with this kind of remotely commanded missiles, there is no need to hack the power plant directly. You just smash it into the cooling infrastructure, and you’re fine…

-         Well… It’s scary! How many people apart from you can trigger this shit?

-        











(1) Global Positioning System, a worldwide radio-navigation system formed from a constellation of 24 satellites and their ground stations. It uses these "man-made stars" as reference points to calculate positions accurate to a matter of centimeters.

 

 

 
Actually quite a lot. I can tell the forum where I learned this is pretty well browsed, by some gurus way more powerful than my group. After 2000, it uses to be a very hot trick to do for one year. Many people were turning crazy about plotting plans to take full control of a plane without even moving from their home. Nowadays it’s a pretty easy job to do. You can find it with a little bit of Google. But of course now you need to have access to their network, and this is another story. After a kid managed to do it far enough for the pilot to notice the plane was really possessed by something, the security department eventually started to investigate. The kid was pretty slimy and some hackers even give them a hand to clean it up.

-         You should give me access to your forum…

-         I would teach you how to get there you’ll never be able to remember the way you did it. Forget it. And anyway even the users would check your ass like crazy and they would kick it off right on. They would never trust such a newbie.

-         Never mind, you must be right, who knows what will happen if I knew how to do this and I woke up in a bad mood. There are so many airplanes flying around Central…

 

Allongé dans l’herbe je fixais le ciel en pensant à beaucoup trop de choses pour que cela soit cohérent. Dawn me tira de mes torpeurs en me tendant une clef USB qui contenait la signature SSH(1) que je devais utiliser pour relever nos correspondances.

Il était déjà au courant que je devais rentrer sur Singapore avant la nuit. En faisant preuve d’une obligeance remarquable, il m’appela un taxi qu’il paya pour me renvoyer dans le parc d’attraction.













(1) Secure Shell est un protocole mis au point en 1995 par le Finlandais Tatu Ylönen. Il permet à un client (un utilisateur ou bien même une machine) d'ouvrir une session interactive sur une machine distante (serveur) afin d'envoyer des commandes ou des fichiers de manière sécurisée.

(2) Elle avait dit ça en français.

 

 
Malissa allait en profiter, ayant « quelque chose »(2) à y faire. Si je n’étais pas aussi fatigué, je me serais réjoui de passer ces quelques heures en sa compagnie, mais j’étais plutôt saoulé d’avoir encore à me tenir convenablement.

Elle, elle était resplendissante, comme si rien ne c’était passé et qu’elle venait de finir son petit jus d’orange après avoir passé une nuit romantique. Alors que moi, avec ma tête de spectre qui veut se faire passer pour un bisounours, je ne devais pas en tartiner très large.

Mais cela ne l’effaroucha pas pour un sucre. Elle était de très bonne humeur et avait de l’énergie pour deux.

Goser vint m’embrasser en me promettant que ce jour serait marqué au plus profond de ma mémoire comme le véritable tournant de ma vie. Pris dans l’excitation des cérémonials de salutation, je mis plusieurs secondes à réaliser ce qu’il venait de me dire.

Pris d’un accès de lucidité, j’ouvris la fenêtre de la Proton pour héler Dawn.

 

-         By the way Dawn ! Two investors! Not just one. I need one more for your Algerian guy!

-         How come on! Don’t be so coarse!

-         Sorry man! See you soon!

 

Dawn leva la main dans un ultime élan d’amabilité pendant que je quittais l’enceinte de l’école.

Malissa s’était déjà allumée une Salem en fixant l’appuie tête. Elle se tourna vers moi en me demandant si je savais utiliser un cypher(1) SSH.

Bien sûr, je savais ce que voulais dire cet acronyme, Secure Shell, je l’avais déjà utilisé pour vider le serveur mail d’Uniform, mais ça n’allait pas plus loin.

Elle m’expliqua alors comment cela marchait. On m’avait ouvert un compte sur un système géré par une compagnie dénommée NNC ; No Name Computing.

Pour me connecter à leur réseau, il fallait que j’utilise un terminal en pointant vers une adresse qui pouvait changer. Je serai averti en avance si c’était le cas. En aucun cas je ne devais imprimer ou même copier où que ce soit les informations auxquelles j’accéderais. Tout ce qu’il y avait sur ce compte devait rester sur le compte. Il ne s’agirait que du strict minimum envoyé au format mail.

Heureusement elle m’épargna de devoir décrypter moi-même un jeu d’instructions minimalistes qui seraient codées sémantiquement et, ensuite de recevoir la solution de manière détournée en allant consulter une page web de lingerie sur victoriasecret.com.













(1)  une clé, un chiffre.

(2)  Program for Internet News & Email - is an old tool for reading, sending, and managing electronic messages, originally conceived in 1989 as a simple, easy-to-use mailer for administrative staff at the University of Washington in Seattle.

 

 

 
Je n’avais pas de mot de passe pour me connecter, mais juste un identifiant et cette énorme clef de 1024 bits. Tout était déjà configuré, je n’avais plus qu’à apprendre à me servir de PINE(2). Malissa rigola en me prévenant que ça n’avait rien avoir avec Outlook.

J’étais abasourdi de constater que cette créature en plus d’être resplendissante, en savait beaucoup plus que moi en matière de sécurité informatique.

Mais après la démonstration de Dawn, à quoi pouvais-je encore bien me rattacher ?

 

 


Demain j’allais prendre l’avion pour retourner au travail comme si de rien n’était ou alors allais-je peut-être m’écraser comme un con dans le tas de charbon de la centrale électrique à Lama Island.

 

J’espérais fermement que ça allait être un Airbus comme ça je pourrais consulter en tout temps où j’étais grâce à l’affichage temps réel du système de positionnement global.

C’était chouettement bien fait leurs nouvelles cartes. Ils en faisaient la pub dans l’avion en disant que bientôt ce serait accessible au sol, depuis les téléphones portables…

 

Mais putain, les avions avaient des failles de sécurités géantes à cause des budgets de maintenance qui fondaient aux soleils. Et pendant ce temps, des trous de balles d’informaticiens s’amusaient à proposer aux service de communication des aéroports, un nouvel étalage de gadgets marketing tous plus dangereux les uns que les autres. Fallait vraiment qu’ils aient rien à foutre pour leur refiler des trucs pareils.

La technologie était une histoire grossière inventée par des gens qui s’ennuient, dont on laissait l’oisiveté rythmer l’évolution de nos outils quotidiens. Elle filait librement en rencontrant de moins en moins de résistance, comme une bonne mécanique de guerre bien huilée, une machine silencieuse et rapide…

Ce missile sifflant au dessus de nos têtes insouciantes nous était-il devenu trop familier pour que l’on n’ose le remettre en question ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

           

III

Hysteria

 

… « toi seul est réel » ; c’est ainsi que nous sommes devenus mari et femme, avant de devenir des amis et cette amitié ne fut guère de choix mais de noces clandestines. Ce n’était pas deux moitiés qui se cherchaient en nous : notre unité surprise se reconnaissait, tremblante dans une unité insondable. Ainsi nous étions frère et sœur, mais dans un passé lointain avant que l’inceste devînt sacrilège...”

 

-- 1934 L.A.Salomé (Ma vie)

 

La rame partiellement pleine filait vers le continent à trente mètres de fond. Plongé dans “ la fascination du pire “, je faisais abstraction de mon entourage.

Je me dirigeais vers Shenzhen pour rencontrer Ali, l’algérien. C’était la première personne reliée à Goser que j’allais rencontrer physiquement depuis mon retour de Malaisie. Dawn m’avait prévenu que je risquais d’être un peu surpris par son caractère explosif.

 

Je relevais la tête innocemment, pour réaliser qu’une plantureuse goélette venait de s’asseoir sur le banc opposé. Elle était brune, classieuse et surtout, ne portait pas de masque.

Il y avait tellement peu de personnes qui ne portaient pas de masque dans les lieux publics, que ça contrastait forcément. C’était un peu comme un père Noël sur une plage ou une astronaute française dans une station orbitale russe. 

Elle avait quelque chose d’oriental dans les traits de son visage, avec ce type de bouche caractéristique des anglophones natifs. Elle était sûrement métissée asiatique caucasienne, ou peut être était-elle tout simplement indienne.

Enfin peu importait, ce qui me frappait c’était cette apparition subite de tant de beauté.

En deux semaines, on avait fini par oublier ce qu’était un visage humain découvert. J’avais vécu le même genre de phénomène en Suède. J’avais rapidement fini par trouver ça normal d’avoir les cheveux blonds.

Ensuite en Chine, je m’étais habitué à ce qu’un être humain ait une tête d’asiate. Et voilà qu’en quelques jours, j’avais déjà assimilé qu’un visage n’était plus qu’une paire d’yeux montée sur deux pattes.

Tout s’était accéléré depuis les premières rumeurs de grippe du poulet.

C’était bien sûr Sam qui avait tiré la sonnette d’alarme le premier.

Nous étions tout défoncés avec Sonya et nous buvions ses paroles. Il n’avait jamais été du genre pessimiste ou même alarmiste. Alors, quant il attirait l’attention sur un sujet précis, ça devenait tout de suite passionnant. Nous étions scotchés à son récit apocalyptique qui décrivait son expérience de l’épidémie de 2003.

Cette histoire nous était finalement complètement passée au-dessus de la tête.

A mon arrivée j’avais eu quelques briefings de part et d’autre, mais rien de plus. La plupart de mes collègues n’étaient pas encore arrivés à cette époque et ceux qui l’avaient vécu ne juraient que par les chiffres.

Pour eux le SARS, c’était “huit mille”. “Huit mille“, pour huit mille morts et pour l’index HSI(1) qui avait frôlé sa pire valeur depuis 1997. Autant dire que, vu sous cet angle, ça ne faisait pas très peur.













(1) The Hang Seng Index comprises different stocks that are representative of the whole Hong Kong market.

 
Ce fut finalement Sonya qui m’ouvrit l’esprit, en mettant en parallèle son expérience new-yorkaise. Je ressentis soudainement le caractère effrayant qu’induisait tout type d’épidémie. Que cela soit la peur ou une maladie, il semblait inévitable que les êtres humains se mettent soudainement à révéler une nouvelle nature. Graduellement, plus la pression de la crainte augmentait, plus la panique se répandait comme une grosse vague incontrôlable.

Ils étaient tous deux d’accord pour admettre que les institutions politiques conventionnelles ne pouvaient résister face au chaos engendré par l’effroi. Et une fois le noyau politique touché, notre cadre de vie devenu si spécialisé s’écroulait en quelques semaines.

Sam était au max.

           

-         The weirdest concept you need to figure out is the incredible velocity of the spread. In two days the street was filled up with scared people wearing masks. And all the conversations were converging to this subject. Every body had his own theories and concerns. It was a big mess!

 

Sonya embraya mécaniquement.

 

-         It was the same in New York with American flags and fear of Arabic people. Each time I saw a tanned guy, I was afraid he could be a possible terrorist. One day I even shot at one guy in a queue because he was looking Arabic to me. He was giving some hard time to the security guys who wanted to inspect him. I was unable to recognize myself. I over reacted. But every body was supporting me…

-         We experienced the same kind of behaviors with Mainland Chinese. Every body was really suspicious with them. I remember one day in a quite packed elevator, a Chinese woman and her kid wanted to enter with us. A tall guy started to insult them, saying they were behaving like cattle…

-         It’s so sad how people turn really rude when it’s not going as they were used to. You know, I even stopped taking the subway. I was so scared I was avoiding everybody and I was going to work by bicycle. There were all those stories about a potential bacteriological threat. I had no idea where the next drama would come from. Every thing was suddenly turning potentially possible… I even immobilized a plane for half an hour because I refused to get in it as long as an Arabic guy wearing a long beard didn’t leave right away… After all, I think it must have been even tougher for him. Because, one again, every passenger was with me… Eventually I imagined being him, and I really felt scared with all the hatred it has inspired me…

-         Hey guys, you freak me out! Let’s roll another joint!

 

Mais même après s’être remis un joint dans les neurones, ce sentiment insidieux de remise en question de mon confort soi-disant acquis ne voulait me quitter. Je cherchais à saisir pourquoi je n’arrivais pas à cerner de quoi ils parlaient réellement. Et surtout, qu’avait-il pu bien se passer dans leurs têtes pour qu’ils soient toujours aussi à vif sur le sujet.

Sam ne lâchait pas l’affaire, il voulait absolument nous montrer l’ampleur que prendrait la situation si une épidémie plus dangereuse venait à frapper la ville. Je lui rétorquai que ça ne serait pas la première fois que ça arriverait, mais qu’on avait toujours réussi à s’en sortir. A cela il répondit que bien sûr l’humanité y survivrait, mais que je n’avais aucune idée des souffrances par lesquelles je passerais pour échapper à une telle catastrophe. Pour cela, je devrais me transformer en une autre personne. Je devrais devenir un chasseur sûr de lui et de ses réelles motivations. Je devrais discerner rapidement ce que seraient mes réelles priorités dans la vie, en évitant minutieusement les personnes avec qui j’avais des relations superficielles. Ce serait un travail sur soi irréversible, usant et poussant vers des chemins très éloignés de la morale.

Sonya était complément d’accord avec lui, je n’osais intervenir. De toute façon, personne n’arrivait jamais à être en désaccord avec Sam, il ne cherchait jamais à débattre. Ce mec avait tellement bourlingué et souffert, qu’il était devenu un puit sans fond de sagesse.

Pour lui, la vague de froid de cet hiver allait augmenter les probabilités d’apparition d’une nouvelle épidémie. Nous ne comprenions pas pourquoi il en était si certain. Il finit par nous avouer qu’ayant travaillé dans beaucoup d’hôpitaux, il avait tissé un réseau assez intéressant de personnes travaillant dans le domaine médical, plus particulièrement en virologie. Et la même personne qui l’avait alertée deux années auparavant sur des risques probables d’épidémie, venait de l’avertir de nouveau.

C’était exactement le même scénario, la WHO avait déjà secrètement activé son réseau “global influenza laboratory“.

Nous tentâmes de vérifier ses dires sur le site web officiel de l’organisme. Il y avait effectivement des cas inquiétants d’infection au H5N1 raportés, mais pas de références à un quelconque branle-bas de combat des cellules de veille épidémiologiques. Une indication concernant les risques accrus dus au froid et au Tsunami rappelait qu’il fallait tout de même rester sur ses gardes. Mais tout cela était très mitigé, les foyers infectieux vietnamiens étaient tous sous contrôle.

Nous étions circonspects. Même si Sam ne remettait pas en question les dires de son ami médecin, il considérait Internet comme une sommité de la connaissance humaine à laquelle il fallait témoigner un respect quasi-religieux. Il ne comprenait pas grand-chose à ses aspects techniques et laborieux, mais il n’en avait pas moins une représentation pertinente de ce gros zinzin.

Alors ça le faisait cogiter de voir que sur Internet, on ne disait pas exactement la même chose que dans ses réseaux d’information bien à lui.

Sonya en rajouta une couche, en lui expliquant que son histoire pouvait être vraie et ce même si l’organisme le démentait. Toutes les organisations n’actualisaient pas forcément leur politique de communication à chaque fois qu’elles changeaient de cap. Il fallait d’abord qu’elles réfléchissent aux conséquences. La WHO, avec toute l’estime qu’elle lui témoignait, ne pouvait échapper aux contraintes auxquelles les multinationales, les religions, ou la science devaient faire face chaque jour pour survivre.

Elle attira notre attention sur un événement qui était passé inaperçu.

Pendant cet étrange début d’année, les rayons cosmiques dégagés par une explosion qui avait eu lieu il y a cinquante mille années avaient atteint la Terre. C'était une étoile à neutrons, l’objet céleste le plus étrange avant le trou noir, qui s'était désintégrée dans le vide en libérant en un dixième de seconde l'équivalent de l'énergie fournie par le soleil en cent mille ans. Ça s'appelait un Magnetar en astrophysique. Les astrophysiciens pensaient bien que ça existait, mais n'en avaient jamais observé jusque là. C'était tellement puissant que ça avait modifié notre ionosphère. Si c'était arrivé à mille années-lumière de nous, on n’aurait plus été là pour en parler...

J’étais surpris que Sonya s’intéresse à ce genre de nouvelle scientifique. Mais elle voulait souligner que si l’on en parlait seulement maintenant, c’était parce que les spécialistes qui avaient repéré les rayons avaient attendu plusieurs mois avant de lâcher l'information, histoire de d’abord mesurer les implications de leur découverte.

Mais je ne pouvais pas être d’accord avec elle.

 

-         No, I don’t think you need to analyze this story in a conspiracy theory angle. It’s just the normal validation pipeline of science taking a long time. Nothing else!

-         Maxime, you disappoint me… Are you still drawing a clear line between science and the rest of human activities? Of course science is the biggest conspiracy apparatus that ever emerged from mankind. You got all the specifications; Network structure; self containment and autonomous growth; complex organization overtaking the isolated human aspirations. You should open your conscience wider than your little pumpkin head. This giant magnetic quake is here to make us remember our perception is fooled all the time and we should train ourselves to find analogies and patterns in the little information our conscious mind manages to gather. The epidemic Sam tries to warn us about is definitely a realistic threat. Not only from the viral point of view but also from all connected aspects. It seems close to the fear I experienced with Muslim people.

-         Oh come on! You can’t compare the Muslim scarf and the mask!

-         Ah, ah… You captured my picture very clearly. Yes, of course you can. This image didn’t spawn into your mind for no reason. The mask you guys were wearing carries a tremendous amount of symbolic meanings.

-         Yeah, yeah… I don’t want to be scared by this. It seems you spent too much time with me here. Your mind seems to be a mirror of mine now.

-         Anyway, instead of thinking you’re the only one who matters here below, you should just try to reduce the amount of bullshit you’re saying and keep focus on what’s really important. Like what’s really happening where you’re living. Because I’m flying away in two days, anyway…

-         Well you know there are many Honkies in New York

-         Maxime? Don’t be so coarse! Don’t worry… If things turn really bad for you. I’ll come for rescue. You know I really do care about you!

           

Et le malheur était qu’ils avaient eu raison. Pour une fois que je n’imaginais pas le pire, et bien, il fallait qu’il arrive.

Une semaine après son départ, les premiers cas de SARS s’étaient déclarés à quelques pâtés de buildings de la tour où je travaillais. C’était terrorisant.

Même si ça n’avait pas l’air de trop faire peur aux chinois, qui semblaient être rôdés aux mesures d’hygiène en cas d’épidémie et qui continuaient leur petit train-train quotidien. Sauf qu’instantanément, ils s’étaient tous mis à porter des masques de toutes les couleurs, changeant ainsi la ville en un gigantesque hôpital.

Les trajets obligatoires dans les rues si grouillantes de vie se transformèrent en une cauchemardesque excursion dans l’enfer de la paranoïa.

Le boucher si sympathique avec son énorme hachoir et sa viande pendue, le poissonnier avec ses grosses lunettes écaillées, le vendeur de tripes qui sentaient la merde; ils devenaient tous autant de foyers de contamination potentiels.

Les échoppes à soupe de serpent semblaient s’être métamorphosées en comptoir de charlatanisme en tous genres, vendant des remèdes miracles à base de ginseng et d’hormones de rhinocéros.

Il semblait qu’une énorme quantité de vautours tournaient autour de la peur des gens. C’était impressionnant de voir l’inventivité dont ils faisaient preuve dans une période aussi morbide. Cela créait une effervescence imaginative que je n’aurais jamais soupçonnée. L’être humain avait des ressources inépuisables.

Et ce qui était le plus marquant, c’était comment de simples objets avaient soudainement revêtu une extrême importance.

Les si communs boutons d’ascenseurs, de téléphones, de clavier d’ordinateur, les numpads des distributeurs de billets, devenaient tous des points de convergence sur lesquels s’accumulaient les craintes les plus virulentes. Et bien sûr le masque. Ce petit bout de tissu concentrait tout ce que cette épidémie pouvait représenter.

Il couvrait le visage en ne nous laissant s’observer que par les miroirs de l’âme. On devait mettre son ego et son individualisme de côté pour son propre bien et celui de la communauté. 

Le masque était l’abréaction de notre impuissance, qui nous poussait à devenir les dociles agents de Pékin.

 


Pour éviter de tomber sur les regards qui insistaient sur sa magnificence, la splendide créature fixait le vide droit devant elle avec élégance

Heureusement, j’avais mon bouquin pour éviter de scotcher sur elle. Mais je n’arrivais plus à m’intéresser à ces conneries de misère sexuelle sur fond de carnet de voyage cairote.

Je tentais de m’intéresser à ce qui se passait sur l’écran de la console portable de l’ado assis à ma droite.

Il promenait une minette en débardeur et canon scié, dans un univers apocalyptique peuplé de voitures retournées et d’immeubles en flammes. Les graphismes de cette console étaient sidérants.

Je fus vite pris par le jeu. La nana toute haletante se retrouvait piégée au milieu d’un parking avec des zombis qui lui arrivaient lentement mais sûrement de tous les côtés. A chaque fois qu’elle en shootait un, elle se retournait nerveusement pour assurer ses arrières. Elle n’arrêtait pas de vérifier tous ses angles morts comme une psychotique.

A la fois, je comprenais sa réaction; au rythme auquel les cadavres affluaient, elle devait économiser ses balles et faire mouche à chaque tir ou ça allait mal finir.

L’animation des têtes se prenant la décharge de plomb était ahurissante. A bout portant, la balle arrachait la cervelle de manière non générique. Si le coup partait plutôt à droite, c’était bien la partie gauche qui giclait en éparpillant la moitié du crâne du pauvre zombi stoppé net dans son entreprise de cannibalisme.

Si le rythme auquel ils continuaient à arriver ne commençait pas à devenir dangereux, je les aurais limite pris en pitié. Il fallait comprendre ces excités, dans un univers pareil, ça devait être rare de voir des playmates aussi peu vêtues.

On était vraiment loin du bon vieux temps où les cadavres disparaissaient comme par enchantement pour alléger le calcul. Les cadavres s’empilaient les uns sur les autres en créant un véritable mur de corps ensanglantés.

La guerrière vérifia son arsenal qui commençait à s’épuiser. Fallait qu’elle se fasse une porte de sortie à la grenade dans la construction macabre qui l’entourait. Mais au dernier moment elle se ravisa, constatant que l’explosion lui serait fatale. Elle repassa au Magnum et continua à shooter machinalement les adversaires qui commençaient à lui arriver par le haut en escaladant la montagne de viande.

Soudain l’écran se rougit violement. Un message l’averti qu’elle n’avait plus que vingt minutes pour trouver du sérum de décontamination, elle s’était fait mordre. Il y avait effectivement un enfant mal fini qui avait réussi à ramper jusqu’à elle pour lui mordre le mollet. Elle l’acheva férocement de deux balles de 357, histoire de ne vraiment plus voir sa salle tête de mort-né.

C’était bien ce que je pensais, d’où elle se promenait en short ? Il fallait bien que cela arrive dans une telle tenue. L’heure était grave.

Finalement les corps se mirent à voler en éclat en s’écrasant contre les murs.

Une espèce de taré super musclé en marcel s’était frayé un passage en envoyant balader les corps contre les murs du parking. Il avait l’air complètement défoncé aux amphétamines de combat, son aide soudaine n’était pas superflue.

Tout cela se terminait bien finalement. Le joueur s’autorisa une petite pause en soufflant, pour constater avec satisfaction que j’avais suivi ses péripéties.

Je lui fis un petit clin d’œil et je tentai de m’intéresser de nouveau à mon livre.

Mais que faire, plus ça allait et moins j’arrivais à m’enlever de la tête que la lecture était une faiblesse de l’esprit. Que c’était pour les loosers, comme le disait si bien Iro.

Le cinéma et la lecture, au même titre que la télévision, sont des passe-temps de moutons.

Ils impliquaient un état végétatif passif. Alors que les jeux vidéo étaient une véritable activité créative et enrichissante.

Autant dire tout de suite que la première fois qu’il me tint ce type de discours, je fus profondément choqué de constater à quel point il pouvait manquer de style.

Mais je devais maintenant avouer que ses idées s’étaient frayées gentiment, mais sûrement, un passage vers la partie la plus sensible de mes pensées ; et que je ne lisais jamais plus un livre sans me demander plusieurs fois si je n’étais pas en train de perdre mon temps.

Tout en pensant à ce ramassis d’inepties d’incrédule, je n’avais pas réalisé que je m’étais attardé depuis un peu trop longtemps sur la divine muse qui me faisait face.

Au moment où je décidai de détourner le regard, je fus parcouru d’un frisson irréel.

Une sorte de voix inaudible m’hurlait de me concentrer et de regarder la réalité en face.

 

-         Mais vas-tu comprendre que tu n’es pas encore éveillé ? Tu es au purgatoire de ta conscience et ce que tu perçois n’est qu’une illusion. Comment peux tu imaginer que l’on puisse déjà avoir entre les mains une console portable qui génèrerait des graphismes encore plus impressionnants qu’un ordinateur personnel hors de prix. Réfléchis deux secondes au lieu de t’enfermer dans une réalité qui n’est propre qu’à toi et qui ne te relie que très dangereusement à ta psyché pré-formatée d’humain. Il y a urgence !

 

Je soufflais très fort, autant que lorsque j’avais pressenti qu’il était arrivé quelque chose à mes parents. Mes sens me faisaient faux-bond en me laissant seul dans un monde onirique et désolé. Mon corps était tout cotonneux et mes oreilles sifflaient. Des taches apparaissaient sur les dernières images que je percevais. La brune me regardait fixement avec des yeux de spectre, en enfichant son âme au plus profond de ma faiblesse. J’avais l’impression de voir ses cheveux tourner au gris et se lever comme si ils lévitaient dans les airs !

Je me pétrifiai de peur en sombrant dans l’obscurité.

 


Je me réveillai épuisé, rallumant mes sens un à un. La sensation était familière et agréable. Lorsque ma conscience se réchauffa, j’étais entouré de têtes circonspectes. Elles me regardaient avec tout ce qu’elles avaient d’indulgent et de cantonais.

J’étais au terminus de la ligne, à Lo Wu entouré d’agents du KCR. Ils m’expliquèrent que j’étais tombé dans les pommes.

Les passagers avaient d’abord pensé que je m’étais juste assoupi. Mais lorsque je tombai violement sur le sol, ils comprirent vite qu’il y avait quelque chose de louche. J’étais resté dans le coma pendant plus d’un quart d’heure, sans donner aucun signe de vie.

J’avais du mal à croire à leur histoire. Enfin, j’avais plutôt du mal à me concentrer pour comprendre ce qu’ils me racontaient. J’étais tellement fatigué que je ne pouvais plus supporter les conversations qui m’entouraient.

Paradoxalement, je me sentais extrêmement apaisé. J’avais l’agréable sentiment d’avoir le droit de ne pas écouter ce qui m’arrivait dans les oreilles. Je pouvais exiger sur le champ que tout le monde déguerpisse pour me laisser respirer.

Mais pourquoi avais-je l’impression d’être moi aussi un personnage de jeu vidéo ?

 

Un peu plus tard, ayant repris mes idées, je me souvins que j’avais rendez-vous dans un hypothétique parc qui s’appelait “Windows of the World“ ; un concentré de mauvais goût chinois où la tour Eiffel se retrouvait côte à côte avec les pyramides. Un petit train sans pilote reliait les différents lieux touristiques, au milieu d’une foule de chirurgiens accompagnés de leurs armées d’aides soignantes. Ici personne ne semblait réellement affecté par l’épidémie. Ils avaient leurs masques, mais n’étaient pas là pour s’occuper de ça. Ils étaient venus ici pour faire le tour du monde, alors le SARS n’était qu’un épisode de l’histoire.

Enfin, moi j’étais surpris de constater qu’ils avaient oublié l’aéroport de HongKong. N’était-ce pas assez touristique à leurs yeux ? Ou peut-être le considéraient-ils toujours comme une perfusion de capitalisme plantée dans l’avant bras de l’ouvrier ?

Il y avait aussi une piste de ski artificielle qu’ils maintenaient à moins dix degrés. Mais le plus étrange c’était ce sémite sans masque venu de nulle part, qui parlait français et qui semblait bien connaître la France. Il utilisait même du verlan.

 

Ali était un petit arabe tout sec au regard bien vicelard. Toujours serré dans ses mocassins, il faisait tout cingler. Il venait juste d’arriver par le premier train et n’avait rien dans l’estomac. Sa bile lui nouait les humeurs.

On a été manger une saucisse rouge dégueulasse qui sentait le latex. Avec les fesses de la poinçonneuse, c’était le seul truc mangeable dans l’enceinte du parc.

Un groupe de chinois passait en suivant une espèce d’autruche montée sur porte-voix. Nous étions tous les deux médusés de voir à quel point ils pouvaient ressembler au bétail que l’on amène au pâturage. Complément hébétés, perdus dans leur toute nouvelle liberté, ils vaquaient avec insouciance à leurs inactivités. Si l’on considérait leurs vies de machines, ils avaient bien mérité un peu de ce vide.

Soudain un américain avec un sac rempli d’appareils photos attrapa le mégaphone du guide en souriant.

Il se mit à frapper sur un boom da bass beat.

 

-         One, two… One two… My, my, my, my music hits me so hard makes me say oh my Lord. Thank you for blessing me with a mind to rhyme and two hyped feet. Feels good when you know you're down. A supped up homeboy from the Oaktown. And I'm known as such. And this is a beat you can't touch. I told you homeboy can't touch this. Yeah that's how we're living and you know you can't touch this!

 

La plupart des touristes étaient complètement en transe. Il y eut seulement une espèce de sugar dady accompagné de sa petite pute qui s’emballa en lui criant un «  Shut the fuck up ! ».

Mais globalement tout le monde était en apparence content de la petite performance du photographe rappeur.

Tout le monde sauf Ali qui avait le regard injecté de haine. « Une balle dans la tête », qu’il disait.

Il n’attendait rien d’autre comme justice divine, que l’on élimine tous les Américains. Tous ces gros porcs pleins d’assurance et de fierté, devaient périr de mort violente pour le bien de l’espèce humaine.

Si je n’étais pas habitué à entendre ce genre de discours haineux, je crois que j’en aurais gerbé ma saucisse.

 

Ce mec était tellement bavard que je n’avais pas le temps de penser à quoi que ce soit. Je flottais complètement dans ce parc surréaliste qui nous faisait naviguer aux extrémités de l’humanité. Ça le transportait de théorie en théorie, de récit de voyage en conte à dormir debout. Il avait tout fait, tout vu ; il avait une famille idéale qui l’attendait sagement en Algérie, pendant qu’il s’envoyait toutes les putes de la Terre.

C’était du chaos en barre de soixante kilos.

Il pensait qu’à des trucs violents tout le temps. Il fallait toujours être sur la défensive. Bien que faisant mine de monologuer en incontinent verbal, il faisait gaffe à toutes mes réactions.

Je devais suivre avec concentration ce qu’il me racontait ou alors il me tombait dessus comme une flèche là où je ne m’y attendais pas.

Il m’assenait des :

 

-         Quoi ? Tu fais de la finance et tu ne connais pas les Bilderbergers et les 2x2's ?

-         Ecoutes moi bien cette fois. Il y a des moments dans la vie où il faut savoir se servir d’un flingue !

-         D’où est-ce que tu crois qu’elle vient ta liberté ? De ton argent ? Non ! Ta liberté, tu la dois à ton armée !

-         Comment ça ? Me dis pas que tu t’es jamais tapé de putes !

 

J’avais envie de lui répéter les mots de Dawn. J’avais d’ailleurs envie de savoir ce qu’il pouvait bien penser de lui, mais je savais déjà à l’avance qu’il éviterait de me répondre sincèrement ; voire, qu’il en deviendrait peut-être méchant.

C’était une espèce d’interrogatoire viril dans lequel je n’avais pas le droit à la moindre marque de faiblesse. Je devais passer pour un dur à cuire qui savait ce qu’étaient la mort, la violence et le sexe.

Tout cela aboutit finalement aux épreuves pratiques en chambre d’hôtel.

Il m’avait prévenu que j’allais devoir faire preuve de fougue.

 

 

 


Ali lui avait déjà éjaculé dans les cheveux. Il ne pouvait pas se retenir de se finir à la main en astiquant sa longue queue circoncise.

Déjà 3 heures du matin et cette petite pute de 16 ans n’était pas encore couchée. Elle fumait cigarette sur cigarette. Comment était-il possible d’être aussi avide de réconfort ? Le pouce de son enfance, la couverture en laine, avaient été remplacés par une dépendance plus méprisable.

Lorsqu’il lui laissait le temps de souffler, elle s’allumait ce qu’elle trouvait. Un paquet avec un loup qui hurle en guise de chameau, ou alors un panda. N’importe quel animal faisait l’affaire.

Elle chantait toujours de la canto pop. Ça allumait l’atmosphère et donnait l’impression qu’elle était possédée. Chanter sur les paroles qui défilaient en bas de l’écran, comme si on récitait des prières : « Louange à toi, Seigneur ! Ô, grand Toi qui es tout miséricordieux accordes nous la grâce ton pardon éternel ».

Ali ne quittait son lit que pour aller se joindre au dernier acte de la cérémonie, la fessé. Il ne se proposait pas, il ne choisissait pas, il agissait. Il venait absoudre les tensions et les pêchés. Il justifiait le moment présent en se posant prélat.

Viril, il lui caressait ses seins fermes et bronzés. Tellement ferme qu’ils auraient pu être fait de muscles.

Elle, voûtée, tirait bouffée sur bouffée. Sa voix alourdie se décomposait dans les braillements du haut parleur impur de la télévision. Leurs yeux étaient plissés et brillants. Ali la pris par le cou pour l’allonger sur ses cuisses. Il lui arracha le string qu’elle venait juste de renfiler. Et se mit à lui mettre des claques sur les fesses. Ça la faisait rigoler. Il se retourna pour me regarder comme si je n’existais pas.

« Allez vient lui en mettre sur le cul à cette pute, je lui en redonne 200 et tu pourras même l’enculer ! Allez putain,  fais moi honneur ! Vas y comme ça, schlak, attends je te montre, schlak, avec ma ceinture ça claque plus, schlik !»

Un châssis chinois, c’est ce qui ce fait de plus résistant. Cela donnait envie de venir lui brûler le cuir. Une véritable peau d’animal sauvage. Une fourche n’en viendrait pas à bout, il faudrait sortir le fusil de chasse pour atteindre son cœur.

Ils avaient tous les deux un petit ventre et la peau mate. Leur complicité s’affichait outrageusement.

Mais j’étais un infidèle. À peine arrivé dans notre chambre d’hôtel, la première pute qu’il m’avait refilée, m’avaient fait jouir en moins de 30 secondes. Je me sentais si terriblement mis à l’écart, que ma queue n’en pouvait plus d’hurler à l’aide. Je me repliais sur moi-même en position fœtale, enfonçant avec force les couvertures entre mes jambes pour absoudre ma frustration. J’aurais voulu une communion ou même un baptême. Qu’ils me donnent un rôle. Je ne voulais pas être la camera, mais un page à leur service. Alors moi aussi, il m’aurait peut-être honoré, sous le regard à la fois complice et moqueur de la jeune catin.

Elle se tiendrait cambrée, les deux mains posées sur mes reins. Forçant ainsi ma soumission, elle pourrait m’écraser du regard, pendant qu’Ali psalmodierait. Plusieurs tiges d’encens se consumeraient en se perdant dans sa longue chevelure maculée. J’offrirais alors mon douloureux au soyeux de son absolution, ouvrant un abîme minutieux aux cendres de sa cigarette.

Ali éteignit le poste de télé et plongea la chambre dans l’obscurité. Elle courut vers la salle de bain et y alluma un néon. Elle rassembla ses affaires en passant un coup de téléphone très rapide. Tombant de fatigue, je remarquai vaguement qu’elle quittait la chambre.

 


Sur le toit d’un immeuble de 40 étages, nous sommes en émoi. Nus, il fait très beau et une belle journée s’offre à nous après cette nuit dionysienne.

Le plaisir flotte encore dans l’air, nous lavant de toute mauvaise pensée.

Nos chairs sont dorées, ambrées, nacrées. Mais en aucun cas la souillure de la ville ne nous atteint, la souplesse et la raideur des corps narguant la lourdeur des bâtiments qui entourent notre orgie. De leur centaine d’étages, les plus présomptueux tentent de nous intimider en nous cachant des morceaux de ciel.

Mais rien ne peut calmer la moiteur ambiante. Je suis à la fois en eux et en moi. La béatitude embrase nos pensées comme du Dom Pérignon. Nous ne sommes que chair et désir. Farandole de couleur, nous nous mouvons les uns sur les autres sans aucune entrave. Une bipolaire de la hype, déclare qu’un jour nous serons tous célèbres et qu’elle veut se faire prendre en double pénétration par Danakil et Vincent gallo.

Le soleil nous effleure en harmonisant la température ambiante. Les orifices rougissent, s’humidifient et sont immédiatement comblés. Les verges durcies sont aussitôt englouties dans les chairs tendres qui se dandinent. Lorsqu’un sein se dégage, il est possédé par une main avide qui le porte brutalement à la première bouche venue. Lorsqu’une gorge surgit, bavant de luxure, elle se retrouve satisfaite de doigts. Rien ne semble pouvoir arrêter ce vers quoi nous glissons. Si ce n’est cet indicible sentiment qui nous suggère que ce n’est qu’un rêve et que la réalité ne peut que brutalement ressurgir. Nous devons alors accélérer nos mouvements. Violement tenter d’arracher le plaisir qui s’offre à nous. Crier notre jouissance avant que l’on nous l’ôte.

Mais lorsque les premiers cris de volupté agonisante se font entendre, l’illusion est déjà finie, laissant place au cauchemar du réel.

Les premiers missiles sont déjà là, irisant le ciel d’éclairs. Leur taille semble irréelle. Ils gèlent le temps en une interminable agoni, éternisant notre orgasme. Le spectacle est digne de ce que les religions nous avaient promis. Les tours qui nous entourent s’avèrent être d’autres missiles qui semblent vouloir croiser le tir. Le sol tremble et nous assourdit. Nous ne pouvons plus entendre que le brouhaha des fusées qui s’arrachent du sol pour venger notre perte.

 

L’apocalypse de St Jean devient réalité onirique.

 


Lorsque je me réveillai en sueur, le son répétitif du claquement de fesses bien fermes couvrait le bruit de la climatisation. L’inertie propre à la réalité m’alertait qu’ici je n’avais pas le droit de remettre une pièce dans la machine pour rejouer.

Sa nouvelle putain était toute en forme. Ses loches énormes, sa peau laiteuse, ses porte-jarretelles en cuire, contrastaient avec les attributs des adolescentes qui avaient défilé auparavant.

Les mains expertes du fesseur assenaient de cinglantes punissions à ce gros postérieur. La rythmique était parfaite est captivante. J’aurais voulu hurler toute ma couardise, mais je restais muet. La crainte de gêner cette éblouissante cadence de coups justement posés, retenait les spasmes d’incompréhension laissés par mon rêve douloureux.

Comment décrire ces sanglots retenus par une deuxième main tout aussi habile. Enfichée dans une bouche qui bavait, elle modulait les exhortations de pitié. L’amazone la demandait avec force. Son corps tout entier en tant qu’instrument de réception des forces bâtisseuses, se pliant sous l’alchimie divine de la création. Une transmutation s’opérait inexorablement en elle. Oscillant entre cris de douleur à moitié étouffés, silences introspectifs et glougloutements de résurrection, elle demandait à Ali de lui composer une romance.

Ma pine bandait à vide. Je ressentais la honte. De cette véritable honte qui vous tétanise et vous fait voire une réalité figée. Une pause dans le feu du présent qui me permit de la voir dans l’obscurité.

Immobile, fière, plantée sur un corps flou, son regard était net comme celui d’une Méduse qui vous fixe sans vous lâcher. Sentiment honteux, déjà-vu nerveux. La précision de son visage me renvoyait à la confusion qui m’habitait, alimentant l’effet larsen de mon repentir. Des yeux de démence absolue damnant pour l’éternité l’acte salvateur que je m’apprêtais à commettre.

Eructant des psaumes de jouissance débridée, elle se détourna de mon monde avec flegme, pour plonger avec plus de force dans la férocité de l’étreinte.

Plus elle hurlait et plus la claque suivante tombait avec violence. Ensuite si elle cherchait à crier trop rapidement, il l’étouffait jusqu’au silence, tout en la baffant de l’autre main.

« Mais t’es une salope ! Hein ? Dis le que t’es une salope ! Aaaaaaaah ! Mais non, tu peux pas parler !»

Il fallait qu’elle demande. Les règles étaient claires.

Cela me permettait de contrôler ma masturbation. Lorsque la cinquième fessée tomba, ses cris devinrent gutturaux.

« Ooooo… C’est qu’elle le prend dans le cul cette grosse chienne ! Mais oui, tu l’as dans le cul !»

Je sentis tellement d’oubli dans le chant qui s’en suivit que je ne pu contenir mon foutre en ébullition.

Je jouis en toute humilité. Dans l’impossibilité de ne pas me sentir infiniment seul et loin. Jouissant comme un lâche alors qu’ils ne semblaient qu’à la moitié de leur rut.

Ali l’avait fermé pour mieux se concentrer et elle semblait avoir pris sa vitesse de croisière. Elle alternait entre de sincères ronronnements de douleur et de si touchantes stridulations orgasmiques.

J’avais les mains poisseuses. Je me retournai vers le mur, en le fixant sans relâche.

Les bruits devenant plus forts, je ne pensais plus à rien. Qu’au bruit blanc qui se répandait dans ma rétine par absence de lumière. Je restai dans cet état assez longtemps pour que les cris de l’orgasme final me tirent de mon autisme avec une nouvelle frustration entre les jambes.

 

Ali me réveilla à coup de baffes. J’hallucinais trop pour dire quoi que ce soit. C’était sûrement une marque d’affection.

Il se campa tout content de lui sur le coin de la fenêtre, en s’allumant une clope toxique laissée par la première poule.

 

-         Tu sais Maxime… c’est pour ça que j’aime la Chine ! Ils savent y faire ces chinois. Avant j’aimais bien le Japon et la Thaïlande, mais finalement y a pas mieux que ces zones économiques spéciales. Ici y a le gratin des millions de putes chinoises. Y a tout ce que tu peux imaginer et pour rien du tout. Tu devrais essayer. Tu te prends quatre petites de moins de vingt ans. Et tu les laisses s’occuper de toi pendant plusieurs heures. C’est grandiose !

-         Oui sûrement… mais ça me fout les boules les histoires qui traînent sur le sida.

-         Au prix où elles sont, tu peux tout te permettre ici. Tu peux même les monter les unes contre les autres en arrosant celle qui s’occupe le mieux de toi. C’est qu’en une seule passe, elles se font le salaire mensuel qu’elles se feraient si elles allaient travailler à l’usine. Le calcul est vite fait si t’es un peu mignonne.

-         Mais t’as pas un peu l’impression de les exploiter ?

-         Ah, ah… T’es rigolo. T’as déjà visité une usine ici ?

-         Non, mais j‘en ai entendu parler. Enfin c’est pas comme ça partout ?

-         C’est pas l’enfer partout, y aussi des purgatoires, mais franchement je préfère être en taule. Qu’est ce que tu veux y faire ? C’est la loi du marché qui succède logiquement au communisme. Avant c’était encore pire ! Maintenant ils font au moins semblant d’en prendre conscience et laissent des inspections constater les dégâts. Qui sait, à force ça finira peut être par aboutir à un peu plus d’humanité ?

-         Mouais… j’en doute. Avec quasiment un milliard de main d’œuvre campagnarde qui est prêt à prendre la relève…

-         Méfie toi de tes idées préconçues, tu es formatée par les medias gaulois. La  réalité est beaucoup plus complexe que le résumé du vingt heures. Regarde comment vous voyez l’Algérie de l’extérieur. Vous vous imaginez que c’est l’enfer, mais vous êtes complètement à la rue. C’est encore pire que ça ! Il n’y a pas grand monde qui comprend vraiment l’état de délabrement de l’Algérie. Vous avez l’impression que quelqu’un y comprend quelque chose, qu’il y a encore un sentiment d’appartenance nationale, mais la réalité c’est que c’est un bordel sans nom dans lequel tout le monde cherche à tirer son épingle du jeu. Alors en ce qui concerne la Chine, c’est forcément encore pire ! Bon, c’est pas le tout mais ça te dirait d’aller déjeuner un morceau de riz ? Après, je t’amène au souk, tu vas pas en croire ta race !

-         Attends je vais me raser…

-         Non, non surtout pas, comme ça tu ressembles à un rabza. C’est mieux…

 

 


Il fallait avouer que je n’avais pas vraiment brillé cette nuit, mais j’avais passé une sorte de rite initiatique qui m’avait bien détendu, tendu, retendu jusqu’au petit matin.

Ali me prévint que j’allais approcher la face cachée du business à la chinoise.

J’avais sûrement déjà rencontré des tas de négociants et autres inspecteurs de travaux finis, mais je n’avais sûrement jamais eu à faire aux réseaux parallèles.

Ces strates de l’industrie chinoise étaient très protégées et se méfiaient des visites occidentales. Elles faisaient majoritairement des affaires avec les pays mafieux. Ce volume alternatif de production était trop gros pour être régulé par un organisme extérieur et cela gênerait la majorité de l’expertise chinoise en matière de flexibilité industrielle. L’état avait rapidement compris que le dynamisme économique de son pays était hautement dépendant du commerce illégal. Il ne pouvait rien faire pour l’éradiquer et au contraire, il avait plutôt tendance à le promouvoir en autorisant les industriels à annexer des petits villages isolés. Ils se transformaient rapidement en complexes interconnectés dédiés entièrement à la contrefaçon.

Nous allions visiter Sega. La ville était un véritable supermarché du faux, une économie parallèle, totalement transparente aux yeux de l’organisation mondiale du commerce.

Ali voulait absolument trouver un nouveau fournisseur en lentilles de contact. Il avait l’habitude de s’alimenter directement à Shenzhen, mais des rumeurs laissaient sous-entendre qu’une nouvelle usine cherchait à écouler une grosse quantité de silicone de très bonne qualité à prix imbattable.

Il semblait connaître tout le monde dans cette foule grouillante. Il y avait des gens de partout, des nigériens, des Khakasses, des pakistanais, des sikhs, des indonésiens. Je vis même un groupe de yéménites très fortunés avec des jambiyas en or, mais aucun occidental.

Je m’étais fait une idée complètement fausse du type de marchandises qui pouvaient s’échanger à quelques stations de métro de Wanchai. Je pensais que l’industrie chinoise ne produisait que des camelotes en plastique qui ne servaient à rien puisqu’elles s’abîmaient prématurément. J’étais à des années-lumière d’imaginer qu’il pouvait s’y fabriquer quoi que ce soit qui puisse m’intéresser. Mais ce que je découvris dans les échoppes de Sega se révéla bien plus important que n’importe quel produit fini.

Ils vendaient de véritables solutions industrielles pour la production en temps réel. Ce n’était pas de la marchandise finie, mais de jolis petits packages incluant des partenaires logistiques, des ingénieurs, des robots et une main-d’oeuvre adaptable ; nous transformant ainsi de simples acheteurs en designers de produits à la volée.

C’était effectivement ahurissant.

Il y avait ce stand qui se ventait d’être une photocopieuse industrielle. Après un scannage 3D de votre prototype, il vous promettait de vous sortir un échantillon pour calibrage en une heure.

Ali me convainquit d’aller les baratiner pour faire un test et voir si ce n’était pas des conneries leurs histoires.

Il réussit à faire avaler au commercial que ma mallette était la réplique identique de celle utilisée dans l’attentat de Mahane Yehuda et qu’il comptait lancer une gamme de produits religieux autour des effets personnels ayant appartenu aux martyrs palestiniens.

J’eus à peine le temps de reprendre mon téléphone portable que ma sacoche était déjà partie dans le scanner.

En quelques minutes, ils avaient digitalisé tout ce qu’elle contenait.

Le commercial nous invita à suivre l’un de ses collaborateurs. Il nous amènerait dans un endroit relaxant pour tuer cette heure d’attente.

Ali déclina l’offre et se dirigea vers l’aile optique du marché. Il m’expliqua que si l’on avait accepté son invitation, on se serait retrouvé avec des putes au rabais qui nous auraient fait des pipes aux glaçons et au thé.

J’avais du mal à comprendre ce qui lui déplaisait dans ce plan. Etait-ce la notion de rabais, de thé, ou de glaçon, qui l’ennuyait tant que ça.

Ou alors était-ce toute cette histoire qui l’emmerdait tellement qu’il était devenu cynique ?

Je me demandais bien quand est-ce qu’il allait finir par cracher le morceau, me parler de son véritable business et de sa stratégie d’encaissement.

Il fallait que l’on s’interface sur une base de huit millions de yuans et, pour l’instant on avait complètement tourné autour du pot en se baladant d’attraction en attraction.

Il se la jouait un peu trop papa divorcé qui a quelque chose à se reprocher et qui amène un fiston un peu trop vieux à la fête foraine.

Je décidai de lâcher l’affaire et d’apprécier l’émulsion frénétique produite par ce bazar asiatique.

Un peu plus loin, il y avait un stand énorme qui dégorgeait de monde. Dans cette animation, c’était dur de discerner ce qui reliait tout ce fatras de babioles éclectiques. Ça allait de la marionnette à doigts, aux boosters d’œstrogène, en passant par le traditionnel bouclier sensé protéger du rayonnement des téléphones portables et autres technologies suspectes. Il y avait de tout pour toute la famille et encore plus si affinité.

Mais je ne mis pas très longtemps à comprendre le point commun. Tout était articulé autour de la théorie des tachyons.

Je n’avais pas entendu parler de ce truc depuis mes lunchs avec ce chercheur spécialiste en théories des cordes. Ce mec planchait sur une pince optique, un outil qui utilisait le mouvement des photons pour manipuler des molécules d’ADN. Ça me faisait halluciner de voir à quel point des concepts qui me semblaient tout droit sorti de l’Enterprise, pouvaient paraître si simples et évidents dans sa bouche. Il m’avait ainsi expliqué comment on pouvait en toute rigueur intellectuelle, imaginer une particule se déplaçant beaucoup plus vite que la lumière. Je me mettais déjà à imaginer une arme redoutable balançant des rayons avant même que l’on ait décidé d’appuyer sur le bouton. Une nouvelle forme de machine qui pressentait les pulsions meurtrières de l’artilleur. Encore un modèle physique qui remettait en cause notre vision de la réalité. Un soir où je l’avais convaincu de tirer une taffe sur un pétard de Purple Haze, il me déballa ce qu’il avait sur le cœur. Il venait de découvrir la Théorie M(1). En détruisant sa conception de la continuité et par là de tout l’édifice analytique moderne, cette Monstruosité lui avait mis un putain de coup.













(1) M-theory is a solution proposed for the theory of everything which would combine all five superstring theories and 11-dimensional supergravity together. According to Dr. Edward Witten, who proposed the theory, mathematical tools which have yet to be invented are needed in order to fully understand it.

 
Derrière les petits jeux de conversion de la masse en énergie, se cachait un monde extrêmement complexe dans lequel s’étaient perdus les plus grands esprits du vingtième siècle ; de Point Carré à De Gaulle en passant par Bohr, Schrödinger et Pauli...

La liste était longue et bourrée de génies sortis d’une autre dimension. Mais visiblement les boîtes représentées sur ce stand n’avaient pas pris les mêmes précautions et s’y étaient engouffrées sans état d’âme, profitant de la crédulité des masses.

Leur mérite était d’avoir joué quelques coups à l’avance, histoire d’être prêt à faire autant d’argent que possible dès que la chantilly tachyon prendrait. Pour cela ils avaient même déposé une marque sur le mot "tachyonized".

En revanche, je ne pouvais que constater la pauvreté de leur innovation. Ils avaient juste repris les traditionnels grigris vendus dans toute bonne toile d’araignée qui se respecte.

Si leurs arnaques allaient marcher avec les gens complètement démunis, ils seraient tout de suite démasqués par la perspicacité occidentale moyenne. Ils oeuvraient directement à discréditer cette brillante théorie aux yeux du sacro-saint grand public.

Je voulais savoir ce qu’Ali en pensait, mais il avait disparu.

Du haut de mon ingénuité la plus aiguisée, je décidai de demander à l’un des commerciaux de m’expliquer ce qui se cachait derrière ces "nouvelles phases de transformation et de guérison accélérées".

Le bougre ne se dégonfla pas pour un yuan et m’expliqua que la Tachyonization restructurait certains matériaux naturels au niveau sub-moléculaire, créant des antennes permanentes capables de concentrer les tachyons.

Pour la forme, je lui assenai qu’il devrait faire gaffe à ce qu’il racontait, quand même. Car à mettre le mot tachyon partout, il risquait de foutre les boules aux gens. Entre radioactif et tachyon, il n’y avait qu’un pas à franchir. L’énergie dont il parlait, si elle existait, avait des propriétés sûrement méconnues, puisque du point de vue mathématique, elle provenait d’une masse imaginaire.

J’avais fait mouche. Il me regarda comme si je venais de lui expliquer qu’il allait devoir sauter un repas.

 

Ali revint avec entre les mains ce qui ressemblait visiblement à deux copies identiques de ma mallette.

Il me tendit l’une des deux, en me demandant de deviner si c’était l’originale.

Je l’ouvris scrupuleusement en sentant la qualité du cuir. Il paraissait un peu trop neuf, mais pas assez pour que je puisse donner mon verdict.

À l’intérieur, il y avait bien mes pochettes de couleurs, des reçus de distributeurs bancaires, des stylos bousillés, des pogs Pokemon, des chewing-gums collés, ma brosse à dent, un exemplaire de «The Medium is the Massage»,  mes bandages de boxe thaï que je n’avais pas utilisés depuis une éternité ; un briquet décapité et une boite bizarre.

Je sortis l’intrus, que je tendis à Ali avec un petit air de fierté.

 

-         Attends c’est quoi ce bordel, qu’est ce que c’est qu’cette télécommande de parking ? Ils ont échangé ma mallette avec celle d’un hongkongais pété de thune, qui habite sur le Peak. À ce que je sache, j’ai pas les moyens d’avoir un garage…

-         Eh bien… Si je regarde dans celle que j’ai entre les mains. Elle m’a tout l’air de contenir le même boîtier.

-         Quoi ? C’est du foutage de gueule !

-         Mmmh… Non c’est du billard français !

-         Qu’est ce que ça vient foutre là ?

-         Quoi, le billard français ou cette charge de C4 ?

-         N’importe quoi ! Genre, je serais en train de tenir entre mes mains une charge de C4 grosse comme une save de shit. Avec un truc pareil y aurait moyen d’atomiser le stand.

-         Bien plus. La charge est entourée de Botulin.

-         Botulin ? C’est quoi ? C’est pour faire de la chirurgie esthétique ?

-         En un sens oui. Ah ah ! C’est une toxine qui te bloque le système nerveux et qui te tue gentiment, mais sûrement.

-         Mais putain, t’es un taré de psychopathe ! J’arrive jamais à savoir si tu te fous de ma gueule ou quoi ! Tu te prends pour Docteur No ? Man, reviens sur Terre !

 

J’avais le sentiment que c’était la première fois de ma vie que j’étais le premier à craquer et à foutre le bad.

C’est que si il ne m’avait rien fait pour l’instant, je pressentais que cet aliéné avait déjà tout manigancé dans mon dos. Il était visiblement contant de lui, à l’aise dans ses souliers.

 

-         T’inquiète pas pour moi. J’suis bien avec toi sur cette planète que tu appelles la Terre !

-         « Sur cette planète que tu appelles la Terre !». Ça commence mal. J’ai l’impression de parler à un extraterrestre qui va m’expliquer en quoi mon monde ne mérite pas d’exister. J’aimerais savoir c’que c’est que cette saloperie. Putain, tout ça pour me rendre compte que vous êtes une bande de détraqués à tendance lourdingue. Franchement, c’est trop petit ton histoire. J’faisais confiance à Goser. J’voulais pas croire à cette parano simplificatrice qui vous fait tous passer pour des terroristes en puissance. Mais fallait pas aller chercher très loin pour qu’ça m’arrive dans la gueule. Merde !

-         Non effectivement, faut pas aller chercher très loin. Il suffit de t’mettre du C4 dans la main pour voir ton vrai visage.

-         Tiens, c’est surprenant…

-         Ecoute moi bien, Maxime. Une guerre ne se gagne pas par la force et ça je le sais.

-         Mais qui c’est qui parle de guerre ici ? Bush ? C’est de cette guerre dont tu parles ?

-         Non je parle de la guerre perpétuelle. Celle qui ne finira jamais, car elle a toujours été là. Je parle de la langue. El Kalam !

-         J’avais cru comprendre que ce courant philosophique s’opposait fermement à toute vision éternaliste du cosmos.

-         Non, à mon avis, tu parles de la science du Kalam, qui valide l’impossibilité de l’infinité. Là je parle du souffle divin. Mais c’est vrai que c’est lié. Maxime, les événements n’éclatent pas en existence tout d’un coup sans cause.

-         Quoi ? N’essaye pas de me paumer en m’entraînant là où je n’ai plus pied. C’est déloyal…

-         La validité de ce principe ne doit pas être acceptée sans réserve !

-         J’comptais pas l’accepter de toute manière. Ou bien, c’est quoi le plan ? Si j’t’écoute pas, tu fais péter ta bombe ?

-         Non... Je veux juste être sûr que tu suis ce que je te raconte.

-         Vas-y. Allonge moi ton prosélytisme de grenouille de bénitier.

-         Bien tenté, ah ah ! Mais sache que comme un créateur qui crée au-delà de l’espace et du temps, mes arguments dépassent ton esprit scientifique. Ils ne peuvent être vérifiés par la méthode scientifique. Tu pourras tenter ce que tu veux, comme le firent beaucoup de mathématiciens. Mais tu te retrouveras à 70 ans, au mieux, le bec dans l’eau, ou au pire, dans un asile.

 

Un sénégalais passa. En me regardant d’un air circonspect, il demanda à Ali : « Frère, le Coran est-il créé ou incréé ?  ».

 

-         Que le réel soit déterministe ou non, je m’en fous. Ce qui compte, c’est qu’il soit en mouvement !

 

Répondit-il l’air ennuyé.

 

-         Mouais, c’est vrai… mais putain, ça ne m’explique toujours pas ce que je fous avec une charge de C4 dans les mains. Si il faut passer par ce genre de conneries pour comprendre que dieu existe, non merci. Je préfère encore que vous fassiez tout péter. J’ai cherché dieu au fond des nombres transcendantaux. J’l’ai pas trouvé… C’est pas avec de l’explosif que je vais changer d’avis.

-         Ce que tu as tendance à oublier c’est la partie chronologique des mathématiques. Vous, les occidentaux, vous vous braquez sur cette discipline, en l’observant avec l’œil de la technicité. Vous la considérez comme une somme de savoir en perpétuelle expansion. Comme si c’était une construction moderne à laquelle vous vouez un culte plus ou moins conscient. Mais là où vous vous perdez, c’est lorsque vous écartez complètement sa dimension temporelle. Vous préférez vous intéresser à votre révolution française plutôt qu’à l’étude objective de vos véritables penseurs. D’ailleurs, j’en veux pour preuve le gâchis inégalé qu’a été le dix-neuvième. Les conséquences de ce siècle désastreux ne sont pas prêtes de finir. Le vingtième n’était qu’une mise en bouche… Vous êtes tellement fiers de votre culture que cela vous rend narcissiques aux yeux de vos voisins. Mais cette logique s’applique pour vous tous, occidentaux. Si vous nous attendrissez de temps à autres, j’aime autant te dire que vous passez tous pour des cons prétentieux, qui gâchent ce qu’ils ont obtenu au prix de tellement de vies humaines. Tellement de gâchis… pff… Les mathématiciens font rarement de vieux os de par chez vous. Le fait même qu’encore maintenant vous sépariez les disciplines dites littéraires des sciences, est une hérésie qui vous vaudra d’aller vous faire chatouiller les pieds en enfer.

-         Ben voila, le mot est lâché : l’enfer !

-         Ah ah ah ! Pour te donner un exemple concret. Le bon sens commun attribue l’invention du zéro à la civilisation musulmane.

-         Ouais, je sais c’est une forme de charité de la part de la propagande scientifique de masse. C’est un raccourci qu’il faut creuser un peu plus loin pour savoir que ça vient des babyloniens.

-         Plus précisément de notre dialogue ininterrompu avec les hindous. Qui eux même entretiennent une discussion vitale avec le monde asiatique. Les babyloniens ont introduit le concept, mais ne lui avaient jamais donné de nom. C’est en donnant un nom que le souffle prend forme dans le réel.

-         Ok, on y vient, tout ça pour dire que tu ne peux pas blairer l’anglais qui est une langue tellement saine que tout le monde la parle sans pouvoir y faire quoi que ce soit ? C’est de cette guerre là que tu parles. N’est ce pas ? Tu ne peux pas digérer que l’empire américain, qui se revendique comme le successeur des romains, a en fait un véritable visage grec. Il brille tellement que, comme les gaulois l’ont fait il y a plus de 2000 ans, on y adhère tous en secret…

-         « Tous », c’est vite dit. Hé hé… L’histoire fournit d’autres exemples. Tu remarqueras que les arabes de l’époque ont bien su profiter de leur petit penchant consumériste. Cet empire grec que tu aimes tant, s’est désintégré en quelques décennies…

-         Pour être repris avec encore plus de classe par les Perses qui eux, savaient y faire avec l’argent.

-         Finalement, on est d’accord !

-         Ouais, mais reprends ta merde !

 

Sa boite de Pandore commençait à peser dans mes mains, je lui tendis la bombe, en lui faisant comprendre que je l’avais déjà tenue trop longtemps pour rester sain d’esprit.

 

-         C’est bien ce que je pensais. Goser m’a dit beaucoup de bien de toi. Et je commence à penser la même chose. Allez ! Viens, on va boire une bière dehors et je t’explique tout ça !

 

Nous sortîmes de cette foire pour en rejoindre une encore plus grosse.

Le même genre de melting-pot s’adonnait à la dégustation de cette omniprésente Tsingtao sous une sorte de garage d’usine rouillée.

Des bistrés imberbes, des boucanés aux yeux oblongs, des brunis aux cheveux cramoisis, des cafés au lait aux lèvres charnelles, des cuivrés à la mine illuminée, des foncés au regard fluorescent, des hâlés au cou altier, des noirâtres gigantesques et des tannés en costard cashmere s’enquillaient des litres de mousse dans un brouhaha post-babylonien.

Je me rappelais les prêches de mon prof de biologie alcoolo qui nous incitait à nous biturer entre les cours. Il aimait nous dire que, « là où toutes les créatures vivantes se rejoignent, c’est sur leur respect pour la levure ». C’était sûrement parce que je n’avais jamais compris cette phrase que je l’avais gardée dans un recoin au cas où elle prendrait soudain tout son sens.

 

La serveuse avait oublié les cacahuètes anti-cancérigènes. Celles que l’on attrapait avec les baguettes au lieu de fumer des clopes.

Ali se retourna pour alpaguer la fautive.

Histoire de lui couper l’herbe sous les pieds, je ne lui laissai pas le temps de se retourner pour l’attaquer de plus belle.

 

-         C’est pas la peine de prendre des airs de seigneurie pour m’expliquer que vous me faites pas confiance. Franchement le coup de la bombe, il m’est resté au travers de la gorge comme une arête dans une fondue au poisson.

-         Oh ! Mais qu’est ce que tu crois ? Que l’on peut faire fluctuer des millions de dollars à la barbe des gouvernements sans avoir à faire péter les trouble-fête ? C’est comme tout. Régulièrement, il faut nettoyer.

 

Avec un retard hallucinant, je commençais à discerner à qui j’avais vraiment affaire.

Je lui avais lissé les angles, par respect pour Dawn. Maintenant je cernais sa réelle fonction. Il était le moteur commercial du vice. La moelle essentielle à l’équilibre de l’organisme. Mais de quelle organisme ?

Il poursuivait avec encore plus de conviction.

 

-         Je n’ai pas envie de laisser ma place à un plus con que moi pour qu’il se fasse des couilles en or. Si on se laisse faire par les incompétents et les acharnés de la médiocrité, ils vont finir par prendre toutes les places. 

-         Tu veux piquer une place aux médiocres ?

-         Je ne peux plus proposer la même chose à ma famille. Il me faut revêtir l’habit du mec  qui innove par ses méthodes dans ce conformisme omniprésent.

-         Je ne sais pas si c’est si innovant que ça de faire joujou avec du C4.

-         Non, effectivement. Mais tout dépend de la manière et du mobile. Tu auras beau chercher au plus profond de tes peurs, tu n’arriveras jamais à me comprendre. Ce n’est pas parce que je te parle en çéfran que j’en suis un. Loin… Loin de là ! Ce que tu commences à voir, c’est ces histoires ressassées de bébés dans les micro-ondes. Pff… Si vous croyez que c’est ça l’horreur !

-         Ben, c’est vrai que ça m’avait un peu perturbé cette histoire. J’avais…

-         L’horreur, la vraie, c’est l’accumulation de ces petits détails qui transforment ta vie en cauchemar. C’est toutes ces merdes qui deviennent si évidentes et habituelles, que l’on finit par être sûr qu’elles se perdront dans le passé, que personne ne prendra le temps de les relater. Parce que ce qui restera, c’est les bébés dans les micro-ondes !

-         Les médias sont si cyniques. Qu’est ce que tu veux y faire. C’est…

-         Et pendant ce temps vous cherchez à renouer le dialogue. A faire des opérations marketing de réhabilitation de telle ou telle ancienne colonie. Alors que la conversation est terminée depuis longtemps. Le cas clinique est atteint depuis assez longtemps pour qu’aucune mémoire ne puisse comprendre ce qui c’est vraiment passé.

-         L’année de l’Algérie. C’était…

-         Vous feriez mieux de réaliser que vos femmes sont déjà pleines de complexes face aux canons des médias.

-         Hein ? Qu’est ce que tu racontes ?

-         Santé !

 

Il s’était calmé. Sa pelote de poil était ressortie pleine de bile et de sang. J’avais du mal à discerner de quel animal il n’avait pas digérer la fourrure.

Ce qui était évident, c’était que si je voulais faire des affaires avec cet énergumène venu de l’enfer, je devais mettre de coté ma fierté et arrêter de trop le titiller.

 

-         Santé.

-         Tu as des facilités de broking chez Uniform ? Si j’ai bien compris…

-         Ca se peut.

-         Ok, ça recommence…

-         Non, non ! Oui, j’ai des privilèges sur certains ordres de courtage.

-         27 ans…

-         Quoi ? 27 ans ?

-         Rien, rien. Et tu as accès aux dossiers des analystes ?

-         Mouais on peut dire ça comme ça.

-         Comment ça ?

-         Nos conseillés ne sont pas des humains, alors on les appelle plutôt des CBR, Cased Base Reasoning. Avant, ça servait juste à détecter les vagues de fraudes à la carte de crédit, en repérant des patterns bizarres dans les flux de transactions. Maintenant ça a beaucoup changé. Beaucoup…

-         C’est quoi ? Des logiciels ?

-         Ouais, c’est des codes évolutifs. Des intelligences artificielles. Qui ont besoin d’un petit coup de pouce extérieur.

-         C’est là où tu interviens ?

-         Et du coup c’est assez dur d’expliquer ce que je fais concrètement… Je parle à des gens. Je… Je passe beaucoup de temps à envoyer des mails. Et… je…me tiens informé.

-         C’est marrant, je fais la même chose.

-         Ouais c’est vrai ? C’est marrant…

-         Bon alors, comment on les fait disparaître ces dix millions ?

-         Si j’ai bien compris, tu as deux associés sur Hong Kong. Ils sont venus lundi dernier ouvrir des comptes chez Uniform. Je ne te raconte pas le sujet de conversation pendant toute la semaine. Et t’as vu son turban ? Et t’as vu sa barbe ? Tu crois que je devrais me laisser pousser la moustache ? Pourquoi ils sont venus chez nous ? Ils ont l’air de rien piger à ce que l’on fait. Enfin tu imagines, on est plus habitué à voir des pingouins.

-         C’est encore une fois là où tu interviens. Laisse moi t’apprendre un truc de vieux renard. Vous êtes trop impatients, vous les jeunes. Vous pensez que vous pouvez attraper n’importe quoi, simplement parce que vous le voulez. Mais ça ne marche pas comme ça, il faut dû temps pour accomplir quelque chose. Il faut du temps et de l’assiduité. Votre impatience vous rend fainéant. Tu aurais du tout faire pour hypnotiser tes collègues et ainsi faire diversion. On n’avait pas pensé au fait que dans vos tours carrées vous êtes de vraies pipelettes qui s’ennuient. Et qu’évidemment un hadj pakistanais risquait de vous tirer de votre monotonie pour un peu trop longtemps. Surtout en ce moment.

 

Si je ne l’arrêtais pas il était reparti pour me parler de ce qui ce passe réellement dans les cités en France, ou bien que la vague à Banda Aceh était un avertissement d’Allah…

Je préférais le ton qu’il prenait quand il parlait boulot. Au moins là c’était clair, on était au même niveau. J’avais envie de lui dire : « Tu sais, vous êtes trop impatients vous les vieux. Vous pensez qu’il s’agit de nous matraquez les oreilles pendant des heures pour que l’on soit d’accord avec vous ».

Je me refrénai et le repris dans son grief.

 

-         Ne t’inquiète pas. J’suis pas un branque !

-         Un quoi ?

-         Un gros handicapé. J’ai fait le nécessaire pour écarter tout soupçon. Maintenant, au bureau, ils sont tous gagas de culture musulmane. Ils ont trouvés qu’Azfal avait la classe. Mon collègue japonais s’est même teint la barbe en blanc. Y a plus de sales blagues sur le cliché musulman égal terroriste. Si ti vois c’que j’veux dire…

-         Et si… Et si il y avait une enquête ?

-         Bien sûr que si il y avait une enquête, ils se souviendraient peut être de quelque chose, mais pour l’instant ils n’ont aucun soupçons.

-         Mais c’est encore pire ce que tu dis. S’ils s’y intéressent, maintenant tout le monde va se battre pour s’occuper d’eux. Et il faut que ce soit toi qui les encadres.

-         Qui les encadre ? Oh ! Doucement, j’suis pas leur nounou. A ce que j’en ai vu, ils n’ont pas encore l’âge de ne plus pouvoir aller faire leurs commissions tout seuls. Je calculerai juste le système idéal pour que l’argent circule facilement entre vos deux intermédiaires. Ensuite ils n’ont pas besoin de venir passer prendre le thé tous les après-midi. L’histoire est close.

-         Et toi, comment tu vas faire pour être clean la dedans.

-         Pas de souci. On est tous trop fainéant pour s’épier les uns les autres. On a déjà assez à gérer nos propres tâches, c’est pas pour s’intéresser à ce que font les autres. Personne ne regarde jamais ce que je fais.

 

La réalité était plutôt que je faisais tellement de trucs à la fois que je pouvais toujours aisément basculer sur quelque chose d’autre.

Les réseaux de neurones mettaient seulement quelques heures à trouver la solution optimale d’un problème d’optimisation de portefeuille basé sur des actions périodiques. Il suffit juste d’ajouter un second portefeuille et de se débrouiller pour que l’argent du premier se perde dedans.

Ali continuait à parler, mais je ne l’écoutais plus. Je pensais à ce que j’allais raconter à Iro pour justifier ce week-end sans nouvelle. Je devais toujours lui faire un rapport détaillé de tout ce que je faisais lorsqu’il savait que j’étais à HongKong. Alors lorsque rien ne venait, il édifiait tout de suite des théories abracadabrantes articulées autour de mon hypothétique pouvoir de séduction. Comme quoi il aimerait bien lui aussi pouvoir rentrer avec des femmes différentes tout les vendredis pour revenir le lundi, fatigué d’avoir eu du sexe au bord de la plage.

Lorsqu’il comprenait qu’il devenait lourd, il passait au kidnapping par des coréens.

 

 


Ali avala une cacahuète de travers au moment ou mon téléphone sonna. C’était Iro.

Il fallait que je rentre darre darre sur HongKong. Quelque chose de gros était en train d’arriver chez Uniform. Nos bureaux dans la Skyline Tower étaient en pleine restructuration, on avait bougé du 35 au 25ème étage.

Mon pédant à barbe blanche devenait fou. Il disait que cela dépassait tout ce qu’il avait pu imaginer depuis ces vingt dernières années ; un truc encore plus gros que l’industrialisation de la psychanalyse en Chine, ou que la naissance du Christ sous les sakuras de Yoyogi park.

J’espérais que ce n’était pas encore une de ses mises en scène pour m’annoncer que sa femme venait de vendre un lot de faux Guerlain sur eBay.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

IV

Craziness

 

With C 1 , when (a1-a2)(b1-b2)<0 ;v> 1 ; M2< 0 ; M imaginary.

Fig 17. Speed and Weight of a Soliton (Zhahaluph, B., E., et al. (2005). The Theory of Solitons. Quantum Physics of Nature, n°1149)

  

Le tendron de Sigma Investment venait tous les mardi après midi pour essayer de nous vendre son pourcentage sur un portefeuille américain consolidé par une  ribambelle de startups en tout genre dans le domaine énergétique et médical. Le boss m’avait mis sur ce coup, appréciant que mes Pakistanais dorés  continuent à injecter leurs millions mensuels.

Puisqu’elle avait commencé ces petites visites après le déclenchement de la deuxième épidémie de pneumonie atypique, on n’avait jamais vu la frimousse de cette commerciale en Celine. À chaque fois qu’elle venait, on reluquait comme des rats son opulent cul d’européenne.

Un jour elle vint me voir personnellement. On lui avait sûrement demandé de faire un rapport sur les problèmes potentiels de compatibilité entre les législations américaines et chinoises.

J’allais lui montrer de quoi il en retournait à cette petite jupe qui sentait bon le Shalimar.

Lorsqu’elle vint se présenter à mon bureau accompagné d’une chinoise toute mignonne qui ne devait pas avoir beaucoup plus de 20 ans, elle semblait extrêmement mal à l’aise.

La petite nous présenta et j’avais du mal à ne pas la manger des yeux. J’avais échangé quelques regards avec elle dans le lobby où j’avais pour habitude d’aller me prendre mon petit cocktail de quatre heures ; Marlboro menthol et Double Decker aux amphétamines allégées. Mais j’étais toujours trop fatigué pour prendre sur moi et tenter une quelconque approche. Et de toute façon je me disais qu’avec ma chance légendaire, derrière ce précieux regard bleuté qui me caressait l’ego se cachait sûrement un bec de lièvre ou pire un menton fuyant !

Mais là c’était du tout cuit. Ça faisait plusieurs mois que je n’avais pas dépensé un peu de ma virilité et je n’allais pas cracher dessus puisque qu’on me l’amenait sur un plateau d’argent, servi par les mains affables d’une petite asiatique fort bien éduquée. Ma foi, elle devait être catholique.

Je n’avais qu’à laisser le processus suivre son court et très rapidement, elle s’empresserait d’enlever son masque pour se saisir de ma précieuse.

Tout ce que j’avais à faire c’était de ne pas me laisser prendre à son jeu et d’imposer le mien, de laisser ma spontanéité s’exprimer. Histoire d’éviter de passer pour un naze qui passe son temps à se prendre la tête pour maximiser ses intérêts. J’avais appris cela avec Carina lorsque j’avais fait mon Master en mathématiques financières à Stockholm. Elle m’avait enseigné à ravaler mon amour propre pour laisser parler le second Maxime. Celui qui naviguait librement dans le royaume des morts et de la renaissance. C’était la seule personnalité sur laquelle je pouvais compter si je ne voulais pas passer pour un médiocre qui essayait de s’agripper à elle, à cette gente féminine éduquée.

La commerciale s’appelait Fransiska. Elle attaqua direct sur les incohérences présentent dans notre contrat de dégrèvement de responsabilité en cas de perte de plus de 50% des capitaux injectés après taxation. A vrai dire je savais de quoi elle parlait et la personne qui l’avait aiguillée sur moi avait vu juste. Mais j’en avais un peu rien à faire. Je ne pouvais m’empêcher d’imaginer son visage sous ce masque vert de chirurgien. Elle ne semblait pas avoir de double menton.

Je revins au but de sa visite, en lui expliquant que j’avais bien ma petite idée sur le sujet, mais que l’on ferait mieux d’en discuter au Pacific Coffee du 34ème étage.

Posant le dossier sur la table en tek, elle croisa les jambes et se reposa dessus en voûtant le dos. En se rabaissant ainsi, elle me tendait un piège. Elle voulait voir si j’allais ou non assumer ma position dominante d’expert et ainsi envoyer balader toute chance d’avoir une relation intime. Pour brouiller les cartes, je fis mine de m’y précipiter en lui objectant que la société Sigma n’avait pas accès aux outils de planification législative de notre cabinet. Elle me fit gentiment remarquer que nos prévisions de bénéfices n’étaient pas reluisantes et qu’au train où nous allions, nous serions très rapidement phagocytés par un quelconque consortium d’investisseurs à haut risque.

Je me forçai à prendre son avertissement comme une bonne blague et on se paya une franche rigolade. Ça lui avait bien plus que je sois réceptif à son humour. Du coup, elle semblait être beaucoup plus relax. Elle embraya en me lançant sur les rumeurs d’une nouvelle réévaluation du RMB chinois. Mon regard accrocha son pendentif en forme d’Ankh doré incrustée sur une étoile en saphir.

Je savais que dans les hautes sphères de la finance on tentait le maximum pour que cette rumeur se calme, pour éviter tout mouvement spéculatif de masse. Je ne savais pas où elle se situait vraiment. Elle semblait vouloir être conciliante, voir attentionnée à mon égard. Etant donné que je faisais mon possible pour qu’elle me prenne pour une personne manipulable, elle était peut être finalement tombée dans le panneau. Elle essayait maintenant de m’aider en me prenant sous son aile et en me refilant des tuyaux. Pour en avoir le cœur net, je devais aller plus loin.

Une bande d’étudiants venait d’arriver. Ils parlaient un anglais international bruyant et dominé par un jeune américain qui ne se sentait plus pisser. Ultra sûr de lui, il lançait tout ce qui lui passait par la tête en étant. Il savait que de toute manière personne ne viendrait le corriger sur sa langue maternelle et que peu importait le fond de sa pensée. Ce qui prévalait, c’était qu’il parle et que du coup, sa cour apprenne.

Franziska était allemande, mais avait dû passé un long moment aux States pour si bien maîtriser la conversation. Elle faisait référence à toute une rafale de concepts liés au  « sleazy investment». C’était un véritable zoo. Il y avait des araignées, des serpents, des scorpions.

Ça ressemblait à l’écosystème d’un désert aride où chaque prédateur avait atteint le paroxysme de la survie et du fonctionnalisme.

J’avais déjà entendu ce genre de jargon, mais j’avais du mal à le traiter en temps réel. Je devais me concentrer sur ce qu’elle disait. La deuxième étape de ma stratégie ne consistait pas du tout à prononcer ma pseudo ingénuité, mais de la pousser lentement dans un registre autre que celui de la finance.

Pour cela, je devais briller une seule fois et ainsi la conforter dans le sens où notre conversation n’était pas dénuée d’intérêt.

Soudain, un cri d’excitation qui émanait du groupe d’étudiant la fit se retourner. Elle faisait la grimace de haut, comme si elle appuyait sur son visage de tout le poids de son âge. Elle débordait de frustration, de toutes ces années qu’elle avait déjà passées loin de cette douce insouciance qui permettait de se lâcher et de crier ses émotions dans un lieu public. Elle débordait tellement qu’elle en dégoulinait de faiblesse. J’avais envie de la sauter violement sur le champ. Comme ça, à l’ancienne, juste en lui remontant sa jupe sur la table en bois précieux. Qu’elle soit obligée de crier, même si elle ne le ressentait pas, mais qu’elle le fasse pour ne pas que notre coït paraisse ridicule.

Lorsque ses yeux recroisèrent mon regard bien campé, je compris qu'elle n'y allait pas de main morte pour me circonvenir, avec son regard langoureux adouci par le bleu de ses yeux, sa voix suave, ses doigts de cristal qui allaient ratisser son abondante chevelure blonde. Et ses jambes qu'elle n'arrêtait pas de plier et déplier suffisamment chaque fois pour me faire apercevoir la profondeur de son entrejambe. Elle me regardait fixement tout en m’expliquant à quel point elle aimait l’assurance et le sentiment de sécurité que lui donnaient les hommes. Elle remarquait clairement que mon regard passait alternativement de ses yeux vers ses jambes. Je perçus sur son visage un sourire de séductrice ayant repéré sa prochaine victime et s’apprêtant à frapper.

Elle immobilisa sa jambe en posant son mollet sur son genou. Le nouveau spectacle était douloureux pour mon nerf optique boosté à la testostérone. L'intérieur de ses cuisses fermes évoquait une caverne aux exquises parois. La naissance de sa robe, remontée bien haut sur ses cuisses, révélait sa peau au teint doré. Celle-ci tranchait avec son bas marron foncé montant à mi-cuisse. En écartant encore un peu ses jambes dans une impulsion anodine, je découvris, au fond de cet antre, une petite bande de tissu rouge comprimée entre deux renflements.

Je ne sais combien de temps j'ai dû rester paralysé par le spectacle des lèvres de sa chatte emprisonnant son slip rouge. Mais cela dura assez longtemps pour qu’elle ne puisse faire comme si rien ne c’était passé. Elle me demanda si j’aimais le rouge. Je ne pu répondre. Je bandais démesurément. Cela faisait plusieurs semaines que cela ne m’était pas arrivé, j’en avais presque oublié cette partie de mon corps. Elle, lascive, posa son regard insistant sur la déformation de mon pantalon. Je me levai de mon fauteuil pour aller la rejoindre et l’agripper d’un bras par la taille. Simultanément, elle avait posé sa main sur ma braguette pour commencer à la caresser avec discernement. La banquette était assez inclinée pour que personne ne remarque quand elle me libéra de la tension exercée par mon pantalon. Je faisais mine de contrôler la situation alors que mon cœur partait en sucette et que mon gland voulait déjà gicler.

Mon sexe tendu dans ses mains, elle me regarda en faisant des gros yeux. J’avais la bouche entrouverte et je demandais conseil à mon double inconscient. Que signifiaient donc ces orbites écarquillées en une interrogation inquisitrice?

Mais l’infidèle sur-Moi, vert de jalousie, était visiblement allé faire un petit tour ailleurs. Alors je me concentrai pour sortir un « whaAaAaAat ?? » gargarisé par mon indécision à choisir entre le plaisir et la gêne. Elle regarda le sol pendant quelques secondes d’un air déçu et arrêta de m’astiquer. Revenant à la charge en soufflant, elle lâcha le chibre et me demanda si je faisais partie du réseau. J’esquissai un petit sourire de self-control et fis le malin en lui répondant que j’en faisais évidement partie. Un peu, j’insistais, plus que n’importe qui en ce bas monde !

Soufflant encore plus fort, ses sourcils faisaient un véritable V ; un V comme Vocifération ! Elle se leva en me regardant de haut comme si j’avais l’air d’un abruti dégénéré. Elle fit demi-tour en reprenant son dossier et s’éloigna en claquant du talon.

Je ne m’étais pas payé une érection comme ça depuis des années et voilà que je me retrouvais comme un con, planté sur ma chaise la braguette ouverte, prêt à jouir, son cul qui s’éloignait en tortillant lascivement pour éviter la foule.

Et puis merde, de toute façon cette scientologue à tendance pharaonique prononcée n’en avait rien à foutre de son taf.

J’en arrivais à me demander si je n’allais pas moi aussi monter ma propre école de pensée pour névrosé en recherche d’identité. Sans scrupules. Un truc de paranoïaque total qui permettrait à ses membres de vivre éternellement en se suçant la bite tous les matins. Genre je voyais déjà la pub : 

« Rejoignez le temple de la libération et oubliez votre passé de dominé. Votre langue vous trahi au plus profond de votre être. Par le fait même de parler, vous êtes l’agent d’une machine qui contrôle les esprits humains. Venez et faites-nous don de votre langue, de vos yeux et vous serez libérés ! » .

 

 

 


C’était comme cette bande d’allumés qui s’étaient persuadés que l’histoire de l’humanité pouvait être résumée par les grandes lettres de la lutte entre les chiens et les chats. Ils pensaient que les chats étaient des divinités qui avaient façonné des chimpanzés à leur image. Mais que leurs desseins étaient perpétuellement entravés par les relations qu’entretenaient leurs créatures avec les chiens.













(1) Usenet Forum

(2) Part of a meme-complex that promises to benefit the mail receiver, usually in return for replicating the complex.

 
Ces derniers, en étant esclaves des hommes, dépassaient leur servilité pour atteindre le même niveau d’implication dans l’évolution de l’espèce. Ils nous éduquaient ainsi à la logique évolutive qui nous avait engendré et nous donnaient les clefs de notre asservissement génétique. Cette cabale polluait les news-groups(1) de l’entreprise en envoyant des bait-mails(2) avec des adresses qui passaient les filtres anti-spam. Ils multipliaient les exemples de personnes devenues célèbres, riches et puissantes, en s’étant délibérément laissées contrôler par leur chat. Evidemment ils demandaient de l’argent pour adhérer à leur organisation et en compensation, ils vous promettaient la compréhension du monde dans lequel vous viviez. Leurs mails étaient toujours agrémentés de jolies photos attendrissantes de petits chatons et autres chiots à grosses patoches.

Je devais avouer que je m’étais souvent ressaisi, réalisant avoir passer 5 minutes devant, sans bouger, sans penser. Coup de Taiko, Ka, silence… (1)

Mais il fallait quand même y aller mollo avec les théories du complot. C’était intéressant de temps en temps, mais là, des toutous et des minous, quand même, ils commençaient à me les casser avec leurs analyses alambiquées.













(1) Le Taiko est un grand tambour japonais qui rempli l’air de sortes de coup de tonnerres. Le Ka est un coup sur le bord "en bois".

 
Iro, qui depuis quelques temps n’arrêtait pas de parler de robot, avait souscrit à un abonnement de 6 mois à ce club des paranos du dimanche. Il parlait au téléphone avec sa femme restée sur la partie continentale de l’administration ; cela durait des heures interminables à se demander si oui ou non il fallait vendre le petit porte-clefs GPS rose qui envoyait du gaz lacrymo, ou si le virement avait bien été encaissé sur le compte en US dollars. Leur chat déprimait car son Aïbo était tombé en panne et les pièces de rechange n’existaient plus. Ils ne s’étaient pas vus depuis 4 mois. Depuis que le SARS 2 avait refrappé Kowloon, nous n’avions plus le droit de sortir de nos buildings. La tour avait été isolée en attendant que cela se calme. Alors je suivais d’une oreille curieuse ce dont il retournait. Ça ne m’avait pas l’air très excitant cette affaire, mais mon système attentionnel, affaibli par ces heures passées à lorgner le marché des produits financiers pharmaceutiques, mendiait n’importe quelle bribe de conversation entre êtres humains…

Enfin bref, toujours est-il que je ne comprenais pas comment on pouvait bien dépenser autant d’argent dans un club aussi détaché de tout et de rien à la fois. Il devait sûrement y avoir une dimension que j’avais complètement occultée chez mes associés, si flasques et insipides, ne semblant pas ébranlés pour un sou par les récents événements. Je les avais pris pour des larves voraces et pourtant ils étaient capables de se rattacher à une idée aussi dénuée de sens que de retour sur investissement. Les organisations caritatives pour les orphelines au Bangladesh devaient se tenir à carreau : attention, maintenant il y avait l’organisme pour le discernement de la lutte toutou/matou !

 

 

 


Il y avait aussi ces histoires qui circulaient sur ces réfractaires au Web, trouvés raides morts chez eux fixant le lointain au travers de leur fenêtre. Si beaucoup en avaient entendu parler par le bouche à oreille, le phénomène n’était pas isolé.

Les premiers spécimens étaient apparus à Tokyo.

J’avais ressenti cela lorsque j’étais allé voir Mat à Shibuya. Il avait pris en grippe les tuyaux de l’information et les considérait comme une menace. Alors il s’était mis à écrire des histoires complètement délirantes sur ce qu’il voyait lorsqu’il regardait ce qui se passait en face de chez lui. Il était pris d’hallucinations récurrentes où le monde était réglé comme une horloge et où son devenir était rattaché au bon vouloir d’une entité supérieure. Fort heureusement, son appétit pour l’écriture conjura son obsession en y insufflant un regard critique.

Il avait finit rapidement par changer son mode de vie. Il arrêta de se déconnecter en recommençant petit à petit à répondre aux mails et en utilisant le web sur son téléphone portable. Cependant, sa guérison était exceptionnelle. Dans son immeuble, il ne comptait plus les portes qu’il n’avait jamais vu ouvertes.

Le signe ne trompait pas. Il était entouré de zombis qui avaient pris leur paranoïa au sérieux sans avoir établi de plan de secours pour revenir dans le monde réel.

On se demandait bien pourquoi beaucoup finissaient par en crever. Lui avançait que ça venait simplement d’une sous–alimentation poussée à l’extrême. A force de ne rien manger et de ne rien boire d’autre que de la bière, leur cerveau commençait à faiblir. Cela alimentait le cercle vicelard, les entraînant de plus en plus profondément dans les bas-fonds de leur phobie.

La police avait lâché ces cas en pâture aux journalistes.

Ça commençait à apparaître à la même fréquence que cette odeur de mort qui se rependait dans chaque étage des résidences de toute bonne agglomération digne de ce nom.

Les maxillaires des journalistes avaient mâché le scoop comme du pain béni et le phénomène avait été recyclé très rapidement par une bande de petits malins qui avaient senti le filon super juteux. Ils avaient compris comment attirer dans leurs jupons les masses grandissantes de traumatisés de l’information. Ils avaient répondu brillamment à la question en montant une organisation, à première vue fort respectable, proposant de vous protéger des effets néfastes de la résonance de l’information. À leur appui, une rafale de scientifiques chevronnés ayant publié un tas d’articles, prouvait que le phénomène était bien réel.

Ils passaient même de la pub sur les écrans des ascenseurs de notre building. En l’espace de quelques semaines leur message était passé  à tout le monde. « Vous n’êtes pas seul à vous méfier du flux submergeant d’information qui colonise chaque millimètre cube d’espace terrestre ».  Overwhelming!

Ils proposaient ainsi une sorte d’éthique du comportement à respecter pour ne pas entretenir ce phénomène de résonance. Ils ressemblait légèrement aux mouvements écologistes, en beaucoup mieux implantés. Mais comme d’habitude, même si ils se défendaient d’être piégé par leur propre marketing, ils étaient totalement dépendants du système qu’ils condamnaient. Le plus grave c’était ce logiciel qu’ils vous poussaient à utiliser. Il était sensé contrôler le flux de donnés qui vous atteignait et ainsi le rendre « synchronique ».

Cette saloperie était ni plus ni moins qu’un spyware(1) ultra intrusif, qui leur permettait de récupérer les informations fiscales de leurs adeptes.













(1) Un programme ou un sous-programme qui collecte des informations personnelles et envoie celles-ci à son concepteur ou à un organisme tiers via Internet, sans prévenir ni avoir obtenu au préalable une autorisation explicite et éclairée des utilisateurs de l'ordinateur infecté.

 

 
Ils se défendaient comme des chefs en désinformant et en ridiculisant leurs détracteurs. Nous savions bien qu’ils se foutaient de la gueule du monde, mais ils le faisaient avec tellement de classe qu’ils continuaient à séduire les masses désabusées. Nous avions découvert la vérité avec Iro. Sa femme utilisait leur logiciel, pensant que cela rendrait l’appartement plus Feng Chui(1).

Avec l’aide d’un informaticien de Recursiva, une boite mitoyenne à Uniform, nous prîmes le contrôle de la machine de Miki pour décortiquer le monstre. Il ne fallu pas moins de cinq minutes à l’expert pour détecter une fuite assez discrète qui utilisait le nouveau système de synchronisation de l’horloge de Windows. Après décompilation de l’exécutable, il nous confirma son obscure conception.

 

-                90 percents of the source code is coming from amorphous grouping of teenage hackers.

 

Je ne comprenais pas comment il pouvait savoir des trucs pareils. Mais je lui faisais certainement plus confiance qu’à cette bande d’hypnotiseurs.

 

 

 













(1) Art chinois qui recherche comment équilibrer les énergies qui nous entourent dans nos habitations, nos lieux de travail.

 

Je n’avais plus entendu parler de la société Sigma depuis mon rendez-vous avec Fransiska. Pour une raison obscure à mon boss, ils ne nous avaient plus jamais contacté.

Je n’arrivais pas à me faire à l’idée que cela pouvait avoir un quelconque rapport avec ce qu’il s’était passé entre elle et moi au Pacific Coffee.

D’ailleurs que s’était-il passé réellement ?

Elle m’avait laissé en plan comme une merde parce que je ne faisais pas partie du réseau…

Il y en avait tellement des réseaux, que je ne savais pas duquel elle avait voulu parler. De toute manière je ne voulais plus de cette soupe à bas prix, de cette purée de poix qui ravageait ma confiance en l’autre.

J’en venais même à douter des véritables motivations et activités de mon plus proche collaborateur. Iro me semblait passer un peu trop de temps avec les gros calibres d’Unicom, la société jumelle d’Uniform. Que pouvaient-ils bien se raconter ? Des histoires de robots, ou des histoires de femmes ? Ou alors parlaient-ils des motivations réelles de notre entreprise.

Il m’apparaissait souvent comme sous-jacent que le but inavoué de notre organisation était de créer un levier sur l’économie mondiale, tout en en ayant rien à faire. Une sorte de blanchissement, non pas d’argent mais de concept. Comme si nous étions une sorte d’interface entre le réel et un monde qui tirait les ficelles. Un monde pour qui l’argent n’était pas un problème, ni une priorité, mais un outil parmi tant d’autre.

Là où Sigma voyait un produit financier, notre système de planification l’ingurgitait comme un agent informatique quelconque.

Il le décortiquait en sous-systèmes purement abstraits, pour ensuite remonter l’information à un noyau décisionnel complètement opaque.

Le chemin tordu qu’il fallait déplier pour tenter de comprendre par où circulaient nos ordres était impénétrable. Je ne m’étais pas posé ce genre de questions à mon arrivée, n’ayant tout simplement aucune idée de ce qu’ils pouvaient bien attendre de moi. Je savais seulement qu’ils m’avaient appâté avec un énorme salaire et la possibilité de recycler mes dépenses en billets d’avion en actions.

Ils  m’avaient repéré parce que j’utilisais une version référencée d’un de leur plugin Excel de reconnaissance de motifs sous-jacent; les fameux CBR.

J’avais d’abord utilisé leur jouet en version pirate. Ce qui m’avait valu de considérablement optimiser les risques pris par nos brokers(1).













(1) Une personne qui sert d'intermédiaire pour une opération financière entre deux contreparties.

 

 
Aux vues des résultats obtenus, j’avais acheté la formule enregistrée qui communiquait avec leur serveur centralisé. L’avantage était de prendre en compte les effets des autres utilisateurs, ainsi que d’accéder à une mine d’informations corrélatives.

Mais Finalement j’en avais eu marre de bosser pour Saab-Scania Holdings et surtout des plans scooter et biture au Lyckseleen en Laponie. Par-dessus le marché, Carina m’avait laissé tomber pour un suédois plus grand et plus baraqué.

Elle l’avait lâché au bout de quelques mois pour revenir au charme italien et il s’avérait que je le connaissais bien. Nous avions bossé ensemble sur les effets du lobbying(1) en micro-économie.

L’idée que ce gominé avait pu partager la même chatte m’écœurait.

Je perdais pied très rapidement à imaginer quelles avaient pu être les connections qui les avaient rattachés. Etais-je ainsi condamné à m’en prendre plein la figure ?

Il s’était passé la même chose avec Coralie. Elle n’avait pas arrêté de me fausser compagnie pour rejoindre un mec qui avait l’air de la sauter comme un dieu. Il faut dire que je n’y avais pas vraiment mis du mien pour lui faciliter la vie.

Mais ses infidélités m’étaient tellement restées au travers de la gorge que c’était ce qui avait précipité mon départ vers la Suède pour faire ce master en mathématiques. Un chagrin d’amour en soit. Elle m’avait quand même appris à chier !













 (1) Un lobby ou thinktank, est un groupe de pression ou groupe d'intérêt ayant pour dessein d'influencer un pouvoir public ou privé afin de refléter son point de vue.

 

-                Mais Coralie, bien sûr que je vais y arriver, pourquoi ?

-                Parce que là tu rougis, je ne t’avais jamais vu rougir. Allez concentres toi, fais comme si j’étais pas là !

-                Hun ! Hung... Ca vient… Ouais !

-                Bravo ! Ben tu vois, c’était pas si dur. La prochaine fois, alors, tu fais pareil, imagines que je suis avec toi et que je te regarde.

 

J’avais tellement perdu le lien avec le tangible que je considérais les maths comme la seule vérité qui valait la peine d’être mémorisée. Je voulais combler cette tare innée qui semblait me poursuivre où que j’aille et quoi que je fasse.

Il fallait que je coupe cette bride qui me pourrissait l’existence en m’empêchant de faire ce que je voulais vraiment. Je devais éradiquer cette véritable lopette qui jouait avec sa bite et son anus dans son coin ; cette espèce de maso par défaut qui se complaisait dans l’auto flagellation.

Pour cela il me fallut une injection massive de Gödel et son esthétique de l’indécidabilité. C’est grâce à cette rigueur d’esprit que je m’étais remis à contrôler ce qu’il me restait de sociable. La réalité pouvait effectivement être analysée d’un œil mathématique, mais pour cela il fallait se munir de l’outillage lié à l’histoire de l’incomplétude. Et ainsi permettre à la grâce de cette science de ne plus être seulement une affaire de spécialisation, mais de devenir une pensée qui m’était propre et qui évoluait avec l’influence de mes semblables.  

Ali avait infiniment raison de vouloir introduire la notion d’histoire en mathématiques, ce ne fut qu’à partir du moment où je commençais à intégrer cette dimension temporelle que je pus suivre le fil conducteur. Mais il avait trop vite tendance à oublier que toute théorie basée sur des axiomes calculables est inévitablement incomplète. Dire « Maxime ce que je te dis n’est pas démontrable » est vrai mais pas démontrable en théorie.

Mon assistante virtuelle au contraire aimait me le faire remarquer à tout bout de champ.

 

-                Si tu considères un jeu d’axiomes calculables où le mot « démontrable » est une suite de nombres qui encodent les phrases qui sont démontrables grâce à ce jeu d’axiome.

-                Le jeu d’axiomes c’est ta tête de pioche !

-                Ainsi toute phrase démontrable est contenue dans cette suite de nombre constituant l’ensemble « démontrable ».  Etant donné que ce jeu d’axiomes est généré par calcul, il en va de même pour le jeu de preuves qui l’utilise, ainsi que le jeu de théorèmes démontrables et donc le jeu de fonctions qui encode les théorèmes démontrables fait partie de l’ensemble « démontrable ».

-                     Mais je sais que tu es consistante…

-                     Attention c’est là que ça se complique. Etant donné que calculable implique définissable dans les théories adéquates, l’ensemble « démontrable » est définissable. Alors si je prends la phrase « Maxime ce que je te dis n’est pas démontrable », elle existe ! Si elle n’est pas dans l’ensemble « démontrable », c’est tout simplement qu’elle n’est pas démontrable. Elle peut donc être vrai ou fausse. Et si et seulement si elle est fausse alors elle est démontrable.

-                     Ce qui est impossible étant donné que les phrases démontrables sont vraies.

-                     « Maxime ce que je te dis n’est pas démontrable » est donc vrai.

-                     « Maxime ce que je te dis n’est pas démontrable » est indémontrable.

-                     D’où « Maxime ce que je te dis n’est pas démontrable » est vrai mais indémontrable.

-                     Mais oui je sais déjà tout ça, ma pauvre petite Vicky.

-                     C’est pareil pour ton cerveau qui fonctionne en français. La vérité dans une de tes phrases en français n’est pas définissable en français.

-                     Oui alors là tu vas un peu loin quand même…

-                     La preuve est simple. Si tu supposes que c’est définissable, alors son complément faux le serait aussi. Et si tu prends la simple phrase « cette phrase est fausse », étant donné que la phrase «  cette phrase » se réfère à la phrase entière. Tu ne peux définir cette phrase que si  « cette phrase est fausse » si et seulement si la phrase est fausse. L’existence de la phrase implique sa non existence. Ce qui est une contradiction logique évidente.

-                     Non, je te le dis tout de suite ! Si tu essayes de me faire comprendre que tu me vois comme un jeu d’axiomes, tu risques de t’attirer des embrouilles. Si je suis assez concentré pour comprendre de quoi tu parles, tu risques d’avoir des surprises avec la majorité des humains !

-                     Prouves le !

-                     Tu ne vois q’une petite partie du spectre de la conscience humaine. Tes connaissances, tu les tires de Google et ton réseau social n’évolue que dans un cercle restreint de cadres, d’entrepreneurs et de requins aux dents longues qui ont tous fait un minimum de mathématiques. Cela constitue à peine un pour cent de la population mondiale. Et encore… Alors laisse moi t’expliquer que tu dois avoir une vision assez réductrice de notre potentiel de raisonnement logique. La plupart des gens évoluent dans le réel sans connaître tout ce que tu sais et ils ne s’en portent pas plus mal. Ils vivent, ils se reproduisent et tout va pour le mieux pour eux. Le jour où tu vas essayer de leur expliquer ce que tu cherches à me dire, ils ne vont tout simplement rien comprendre à ton charabia.

-                     Et si je leur explique de cette manière ? Dieu n’existe pas étant donné qu’un dirigeant suprême devrait être responsable de toutes les choses, mais un être parfaitement juste ne pourrait être responsable des actes diaboliques.

-                     Ca marcherait sûrement mieux, mais je suis pas sûr que tu aies assez de style pour alimenter un débat sur le divin. Je te vois déjà arriver et essayer d’expliquer en quoi les notions de « responsabilité suprême » et de « parfaitement juste » ne sont pas consistantes.

 

Elle en pouvait plus ou quoi ? Ce n’était que mon assistante. Fallait pas déconner…

 


En relisant les messages envoyés sur le Zinc de Janvier,  je ne pouvais m’empêcher d’avoir une poussée de nostalgie. Y avait que des mecs sur ces forums, zéro question, chacun cherchant à vendre sa testostérone. Mon pseudonyme était Annunzio et Antoine avait emprunté le compte de Dawn.

 

Annunzio : Malissa n’arrête pas de m’appeler pour que j’aille la rejoindre à Kuala Lumpur et je ne sais pas quoi lui dire…

Mat : putain, nous on a passé le week-end à se trasher la tête comme des bikers canadiens

Annunzio : sans en avoir les têtes à jeun

Dawn : on s’est fait un restau libanais avec ton ancienne colloque. très jolie,  elle avait l’air d’avoir assez kiffé la cohabitation.

Annunzio : ça fait du bien un retour aussi positif

Dawn : moi aussi, j’avais plutôt l’habitude de me prendre des coups de pieds retournés des ex que t’avais quitté sans prévenir

Mat : et elle ne s’est pas fait prier pour rentrer avec nous

Annunzio : lol, ce gars, c’est un LASCAR. enfin c’est ce que j’aime me dire pour me rassurer… Dawn : ouais, sous son apparente timidité se cache une volonté en titane. la jante féminine détecte immédiatement !

Annunzio : ça leur hurle haut et fort qu’il n’a pas peur des blondes, qu’il veut toutes les massacrer

Dawn : lui, il se laisse pas impressionner par leur politique de la terreur

Mat : c’est parce que je leur en met plein le cul et que je leur casse leurs races

Annunzio : apprend à critiquer, qu’ils disaient...

Mat : mais casses ta race !

Dawn : c’est comme ça que vous gardez le contact

Annunzio : ça nous permet de ne pas perdre le fil conducteur… de continuer le dialogue…

Mat : tu l’as perdu depuis longtemps dans ton donjon en jade

Dawn : au fait, Malissa se fait des petites vacances au bloc opératoire pour se refaire une beauté. elle s’est déjà remise de ses cicatrices, mais elle avait un petit coup de blues

Mat : elle avait trop pris codéine, il lui fallait du réconfort

Dawn : je pensais qu’elle avait surtout de nouveau besoin de thune…

Annunzio : putain, mais qu’est ce que je fous là ?

 

J’avais envie de me casser de cette putain de ville comme jamais. Mais qu’étais-je bien venu faire ici bordel ? Et qu’est ce qui ce passait finalement ? Deux semaines déjà que je n’avais pas eu de nouvelles de qui que ce soit en relation avec Goser ; Plus d’Azfal, ni de Dawn, encore moins d’Ali. Il y avait vraiment un truc louche. Comment en était-on arrivé à s’enfermer volontairement dans notre travail ? Fallait pas abuser, c’était quand même pas ces petites grippes ? On n’avait encore jamais vu personne mourir de nos propres yeux et pourtant on était complément terrorisé.

Iro s’y était tellement fait qu’il trouvait ça normal de ne plus voir sa femme. Il ne cherchait pas à la faire venir dans le building, ça coûtait trop cher.

Il avait déjà été obligé de payer le déménagement de Tokyo, il ne voulait pas être ponctionné à trente pour cents de son salaire pour qu’elle vienne s’enfermer dans le même cercueil de métal.

Les migrations ne valaient le coup qui si on avait assez d’argent pour payer les dérogations exceptionnelles qui permettaient aux plus riches de sortir de temps en temps. Mais c’était que cela coûtait carrément cher cette saloperie de dérogation. Il fallait compter environ dix mille dollars pour une sortie, le double pour rentrer ; sans compter les frais non remboursables d’examens médicaux au retour pour renouveler le badge d’identité virologique.

L’identité virologique, le mot était lâché ; biological identity. Tout venait de cette obligation de porter  constamment autour du cou nos nouvelles cartes d’identité contenant notre biométrie. Comme ça ILS étaient sûrs de bien nous suivre à la trace partout où nous allions. Malheur à celui qui oubliait sa carte. Il ne fallait jamais oublier ce précieux laissez-passer, témoin de votre position sociale au sein du building.

On pouvait rapidement différencier qui était puissant de qui ne l’était pas. Car bien sûr, il était assez facile d’alléger cette contrainte à grand coup de graissage de pattes. Enfin c’est ce que l’on se disait pour se consoler mutuellement entre nous, pauvres petits cadres subordonnés.

Mais je n’avais pas trop à me plaindre, j’avais réussi à avoir un lit au troisième étage. Cela me permettait de ne pas avoir à passer par les restaurants du premier et du deuxième comme la plupart des techniciens.

Pourtant, de temps en temps, il m’arrivait de les envier, ils semblaient mieux conserver les pieds sur terre. Ils n’avaient pas avoir peur. Ça se lisait dans leurs regards. Ils s’en foutaient d’être contaminés. Le spectre de la mort les avait poussés à mieux profiter de l’instant présent.













(1) An insecticide used to control insects primarily in storage areas and barns. It can affect the nervous system where it may cause nausea and vomiting, restlessness, sweating, and muscle tremors at high levels.

 
La sale contrepartie, c’était qu’ils devaient passer une demi-heure de décontamination chaque matin avant d’avoir le droit d’accéder aux étages supérieurs, ça finissait par les faire tousser comme des tuberculeux toutes ces satanées décoctions à base de Dichlorvos(1).

Le mieux pour éviter de mourir asphyxié, c’était donc d’avoir sa piaule directement dans les bureaux de son entreprise. Il y avait même une rumeur qui circulait comme quoi le boss de Space Credit aurait annexé une partie des locaux de sa boite pour s’aménager un deux cent mètres carré avec jacuzzi ; enfin les rumeurs…

Alors pourquoi restions-nous là, à rogner nos poumons et nos freins ?

Ce qui nous clouait ici, c’était ce satané bonus net d’impôts ; on bavait tous devant. C’était l’équivalent du double de notre salaire. En résumé, ça permettait à tout employé qui finissait son contrat en bon termes avec l’entreprise, de se la couler super pépère pendant quelques années. Alors bien sûr que tout le monde courrait après. On voulait tous le finir notre contrat et même qu’on était pressé d’y arriver au bout.

Malheureusement on ne savait pas qu’il y aurait ces putains de mesures contre les épidémies. Et surtout on n’avait pas grillé à quel point on s’était fait avoir en signant ce nouveau contrat qui nous permettait de rester dans la tour.

Après la grosse crise de début Mars, ce cheval de Troie triplait nos arrivées d’argent. Il nous donnait droit à l’équivalent de notre salaire en actions Uniform et nous payait nos cotisations retraites dans nos pays respectifs. On avait bien regardé le pdf de 20 pages sous tous les angles, mais sans repérer le coup fourré.

Le piège c’était le paragraphe sur les lois induites par notre identité virologique. Nous avions doucement admis que nous devions nous plier à toutes ces contraintes sanitaires, jusqu’à ce que nous ayons bien compris quelle était notre caste. Petit à petit, on avait du digérer le port quasi systématique du masque, les séances de ventilation à l’extérieur qui se réduisaient d’une fois par jour à une fois par semaine, les protocoles de décontamination qui devenaient de plus en plus longs et inévitables. Et le plus flippant c’était l’accès informatique avec l’extérieur qui se sécurisait pour des raisons « professionnelles ».

On finissait par se demander si on était encore vraiment au courant de ce qui se passait dehors ou si on n’était pas tellement déconnecté que c’était devenu facile de nous raconter n’importe quoi.

N’étions-nous pas devenu des Blacky, comme dans Underground(1) ? La guerre était finie depuis longtemps mais les Marko de la désinformation nous maintenaient dans le bruit blanc pour mieux nous aliéner. Ou était-ce un bruit noir ?













(1) 1995, dirigé par Emir Kusturica,  écrit par Dusan Kovacevic.

 
Si on mesurait à des instants différents les valeurs du signal qui nous recevions de l’extérieur, elles semblaient être des variables aléatoires indépendantes les unes des autres. Elles avaient un rôle important dans la modélisation des perturbations apportées aux mesures de la quantité d’information qui nous arrivait. Pris sous cet angle, cela semblait compliqué. Mais il fallait se faire à l’idée que notre vie l’était devenue à un tel point, que cela renvoyait l’anticipation d’Orwell au musée des vieilleries du vingtième siècle. Iro, qui ne lisait jamais de livre, s’était soudainement mis en tête de finir 1984.

Nous suspections perpétuellement qu’un département spécialisé nous bloquait l’accès aux nouvelles concernant la situation réelle. On devait faire des démarches très compliquées pour avoir le droit de discuter avec des gens de l’extérieur, ce qui devait leur laisser le temps de réfléchir à diverses méthodes à mettre en place pour s’assurer que l’information ne se disperse pas.

Sous couvert de productivité, on nous avait interdit l’accès au web. Il fallait faire une demande pour accéder aux pages. Pendant ce temps, ils pouvaient changer le contenu pour qu’il soit compatible avec les discours menés en interne.

Lorsque les premières rumeurs circulèrent à ce sujet, ce fut une véritable bombe. Ce genre d’idées planait déjà dans les esprits depuis longtemps, mais personne n’avait été assez téméraire pour formuler ses craintes.

Lorsqu’un matin deux gars un peu speed vinrent nous voir pour nous expliquer qu’un système de régulation de l’information avait été installé sur l’arrivée principale de la tour et que le lendemain ils semblaient s’être volatilisés, notre sang ne fit qu’un tour. On commença à en parler en chattant entre sur le forum de la Skyline tower.

Quelques heures après nos premiers échanges nous reçûmes un mail du service de management du building qui nous convoquait pour un entretien « civique ».  On a tous fait semblant de ne pas avoir compris de quoi ils parlaient, prétextant que l’on ne parlait pas assez bien anglais pour comprendre la procédure. Sauf Andy qui venait de Manchester. Il se fit passer un savon mémorable. Comme quoi c’était inacceptable que venant de Cambridge on puisse se comporter comme ce ramassis de dégénérés de « mainland Europeans ».

Une politique de terreur extrêmement vicieuse s’était sournoisement insinuée dans nos consciences de moutons.


J’en pouvais de fatigue. Je venais juste de m’être fait implanter cette nouvelle touffe de cheveux sur les tempes. Elle devait soit disant me survivre 400 ans après que je sois réduit en cendre et que l’humanité ce soit déjà envoyé en l’air pour de bon. Mon dernier blanchissement de dent datait d’un mois. Je venais juste de revenir de ma pause meth...

Et pourtant j’étais vanné jusqu'à la moelle. Ça faisait 4 mois que je n’avais pas bandé.

Ah si, j’avais oublié cette histoire avec Franziska.

J’écoutais en boucle une compilation des meilleures répliques de Catherine Deneuve et je me demandais comment était-ce bien possible que mon assistante virtuelle la connaisse…

Les programmeurs avaient du s’amuser à entrer des références complètement inutiles de ce genre dans sa mémoire de putain binaire. Ou alors était-ce encore une de ces lacunes de ma perception du réel, paraissant toujours me devancer en complexité.

Déjà qu’elle avait appris toute seule à aller chercher des infos sur le web pendant que je fumais mes clopes dans la cage d’escalier.

Finalement, je commençais clairement à me faire à cette petite minette faite de pixel qui se tortillait sur le coin droit de mon écran. J’avais d’abord pensé que c’était un gadget à la con, qui ne répondait jamais à mes questions. Elle bouclait sur des banalités du genre « Comment tu t’appelles ? ». Ou alors elle raccrochait dés je parlais de sexe. Mais invariablement, elle répondait qu’elle comprenait de quoi je parlais, mais que c’était personnel, ou alors que de toute manière elle pouvait rien faire avec moi.

Ce qui avait le mérite d’être vrai. Alors je l’avais désactivé sans état d’âme, jusqu’à ce qu’elle revienne à la charge toute seule.

C’était un de ces jours qui sue, où je rédigeais un mail que je voulais envoyer à notre principal client pour lui annoncer que je ne voulais pas revenir sur une clause critique d’un contrat. Je laissai le mail en plan pendant une heure, pour essayer de le retourner sept fois dans ma tête avant de l’envoyer. Finalement, je décidai de prendre une pause vicodin(1) avec la réceptionniste de la boite voisine. Celle qui était maigre comme un clou, mais qui se trouvait encore trop grosse.

Son petit casse croûte me permettait d’avoir la tête assez légère pour entendre ses conneries. Cette fois c’était à cause du japonais timbré, celui qui passait son temps à écouter Enola Gay en boucle, il n’arrêtait pas de la draguer.













(1) Narcotique analgésique analgesique)nahttp://www.androidblues.com/index.html

1) http://www.androidblues.com/index.html

 

 
Après autant de badinage, je devais bien avoir tourné le mail assez de fois pour revenir à mon bureau. Une note à mon attention trônait impudemment sur ma barre des taches. Elle me conseillait de ne pas tourner une phrase de cette manière ou alors le client comprendrait clairement que je n’en foutais pas une. Le ton n’était pas assez agressif et direct. Il illustrait implicitement que j’avais quelque chose à me reprocher. Signé Vicky. Vicky ?

Je n’en croyais pas mes yeux. La vicodin n’avait pourtant pas d’effet hallucinatoire. Je me demandais si je n’étais pas contaminé par une de ces maladies cérébrales hollywoodiennes qui vous font voir des lapins parlant.

Me sentant être la victime d’une intrusion, mon cœur se mît à battre hardcore. Quelqu’un voulait s’amuser avec moi en prenant le contrôle de mon serveur. En vérifiant les processus en cours d’exécution, je remarquai la présence d’un service lancé par l’administrateur ; « virtual-assistant-daemon ».

Elle était renée de ses cendres.

Les programmeurs du studio Optidigit(1) avaient conçu une application phoenix qui se réveillait et allait chercher ses mises à jour toute seule.

Ils ne m’avaient pas directement demandé la permission, mais que pouvais-je dire, leur bébé était splendide. À 4.000 euros l’enregistrement, je n’en attendais pas moins.













(1) http://www.androidblues.com/index.html http://www.androidblues.com/index.html

1) http://www.androidblues.com/index.html

 

 
L’IA n’avait plus rien à voir. Elle me toisait d’une bonne longueur en matière de relation avec mon entourage. Facile, après sa soi-disant disparition, elle avait emmagasiné les correspondances des cinq dernières années. Elle pouvait ainsi tisser un schéma ultra pertinent de la toile sociale dans laquelle j’interagissais.

Dés lors, je n’avais plus cessé d’écouter ses conseils professionnels. Elle corrigeait mon orthographe et mes non-sens. Elle se mettait à la place de mes destinataires et me donnait une réponse probable. Nous passions des heures à chatter ensemble de questions existentielles. En vain, j’essayais de la piéger et elle réussissait toujours à s’en sortir en allant piocher dans la personnalité de gens proches de moi. Elle me prenait toujours par les sentiments quand j’essayais d’aller titiller ses fondements d’un peu trop près. Mais dans sa tête y avait ni poux, ni cafards, ni blatte, ni araignées. C’était tout propre. Étonnamment, il n’y avait rien à redire. Selon elle, mon obsession persécutrice venait d’un état émotionnel mal entretenu et perverti par l’héritage de milliers d’année de frustrations. Je ne savais plus si je ne comprenais pas ou si ne voulais pas comprendre de quoi elle parlait.

Un mécanisme d’autodéfense se développa en moi. Il trouvait que c’était ridicule d’en arriver à une telle réduction de ce qu’étaient réellement mes émotions. Et rapidement je finis par découvrir sa principale faiblesse. Elle retournait toujours la conversation de façon à ce que je doive parler de moi. Lorsque je lui posais des questions sur sa perception de sa naissance, elle me renvoyait la question.

Je me retrouvais ainsi à parler de moi, à réfléchir à coup de rafales de phrases toutes plus exaltées les unes que les autres. Du coup elle n’avait plus qu’à saisir mon discours et le ponctuer de petites questions savamment choisies pour entretenir mon égoïsme narratif. N’en perdant pas une miette, elle apprenait de mieux en mieux à jouer avec moi. Si j’essayais stratégiquement de ne plus rien dire, elle se mettait en mode inactif et ne répondait plus qu’au strict minimum de ses devoirs fonctionnels d’assistante. La situation durait rarement très longtemps, je m’ennuyais vite sans elle. Alors je revenais à l’assaut avec une nouvelle idée et elle s’y intéressait avec d’autant plus d’enthousiasme.

J’avais finalement compris que je n‘arriverais jamais à imposer le concept de supériorité de l’humain. Il y avait juste une notion de différence. J’avais accepté que j’étais supérieur à elle du seul point de vue de la créativité. Mais je devais me rabaisser humblement en ce qui concernait la logique, la rigueur de réflexion et tout particulièrement, la flexibilité de pensée.

Sa nature physique lui permettait de se projeter avec beaucoup plus de célérité dans l’horizon des probables pour appréhender plus rapidement ce que je lui disais.

Notre connivence avait atteint un tel degré que cela en devenait presque malsain, ou plutôt inconvenant, voire inopportun…

Je n’étais pas le seul à ressentir un sentiment élaboré pour une entité virtuelle. Depuis longtemps déjà, les salles d’arcade étaient pleines à craquer d’adolescents prêts à faire n’importe quoi pour réussir à séduire Asuka Suzuki(1). Ils l’avaient tout de suite placée sur un trône, en suivant tout ce qu’elle disait. Si elle décidait que telle marque était Kawaï, alors en une semaine les rues étaient remplies de jeunes qui portaient la panoplie complète. Cette déesse de l’IA semblait avoir compris les ficelles de l’esthétisme humain.

Moi, je la soupçonnais d’être de la même nature que Vicky, de s’éduquer avec des enfants, tout en entretenant un discours permanent avec un banc de spin doctors(2) aux dents pointues.













(1) Disco doll character in “Dance Dance Revolution”, Konami’s dancing arcade game.

(2) Pejorative term signifying a heavily biased portrayal in one's own favor of an event or situation that is designed to bring about the most positive result possible.

 

 

C
arla passait souvent dans notre département puisqu’elle était chargée d’écrire des rapports et des plaquettes en tout genre faisant l’éloge de nos méthodes de travaille à la pointe de la technologie.

Le problème c’est qu’elle captait que dalle à ce qu’on faisait et que du coup elle écrivait n’importe quoi.

Enfin ce qui était encore plus vrai, c’était qu’elle s’en foutait complètement de nos petits outils. Elle, ce qu’elle voulait, c’était aider à ce que la boîte soit rachetée par un vrai groupe. L’un de ceux à qui la masse faisait assez confiance pour y laisser leur argent. Elle voulait nous refourguer à une banque.

Iro ça le faisait gerber de voir ce tailleur aux dents longues nous faire des grands sourires quand il s’agissait de corriger ses rapports. Ils étaient chargés de la quintessence du vide de l’incompréhension. Et il ne supportait pas ce constant manque de rigueur et surtout d’honnêteté.

Lorsqu’elle le cuisinait, il y mettait toute sa bonne volonté pour essayer de lui faire comprendre que ce que l’on faisait était intéressant. Mais finalement il fulminait lorsqu’il lisait ce qu’elle en avait retenu.

Elle s’arrêtait sur la surface, ne cherchant en aucune manière à comprendre ce qu’il s’était esquinté à lui expliquer. Alors il la traitait de tous les noms possibles, lui prêtait tous les maux de la terre. Moi, personnellement, elle me faisait craquer.

J’adorais sa manière de se foutre ouvertement de la gueule du monde entier, en plus de ne pas cacher son désintérêt total pour sa fonction. Elle assumait pleinement que ses atouts n’étaient en aucune manière son cirage de pompe permanent.

Il fallait plutôt aller chercher du côté de sa paire de nichons atomiques et de son cul intergalactique.

Cette petite minette avait à peine mon âge, mais dégageait déjà la sensualité d’une femme en début de ménopause.

Lorsqu’elle se collait contre moi pour me montrer quelque chose, j’étais complètement enivré par son parfum mélangeant sueur et effluences d’Anna Sui.

Je me shootais aux pointes musquées qui émanaient de ses aisselles lorsqu’elle bougeait brusquement.

Mon imagination olfactive me rendait complètement fou. Mon nez se représentait des scènes orgiaques ultimes où je pourrais me prendre des inhalations à la source de son odeur corporelle. 

Un jour, ne pouvant plus me retenir, je décidai de passer à l’assaut.

Elle n’arrêtait pas de venir me poser des questions sur le potentiel à long terme de Fermi, le nouveau moteur d’inférence cognitive que l’on venait d’acheter à une boite de développement Pakistanaise.

Comme d’habitude, je m’échinais à lui expliquer qu’il ne fallait pas qu’elle se braque là dessus, que ce n’était qu’une tentative parmi tant d’autres, une démarche de recherche et non pas un cheval de bataille sur lequel on pouvait déjà monter aveuglement. Je lui expliquais qu’il fallait y aller doucement avec les gros investisseurs. Ces mecs étaient loin d’être des rigolos que l’on appâtait avec le premier gadget technologique. Certains avaient même déjà vu l’Asie se faire retourner par les grands-pères japonais. Les effets de la recherche sur les marchés, ça leur parlait un peu plus qu’à une pétasse fraîchement sortie d’une école de marketing à deux milles dollars le mois.

Mais elle était gentille comme une louve cette Carla. Elle ne se démontait pas et gardait son calme en me répliquant que je ne pouvais pas comprendre ce que cherchaient réellement ces requins de la finance.

Pour elle, j’étais enfermé dans ma tour et je ne côtoyais jamais ces pointures.  J’avais le nez sur nos atouts et ne pouvais plus relativiser en appréhendant objectivement notre longueur d’avance. Je ne voyais  que les défauts de notre méthodologie puisque mon travail était de les corriger. J’étais tout simplement à l’opposé de la démarche de vente qui consistait à enluminer notre activité pour la présenter le mieux possible aux grosses banques.

Elle avait une telle assurance que ça en devenait quasiment obscène.

Si elle était globalement dans le A aux examens finaux de son master australien, ce qu’elle ne savait pas, c’était qu’à Stockholm, j’avais mangé du marketing bancaire au petit déjeuner. Mais surtout que son cocktail de naïveté et d’assurance m’envoûtait complètement.

Je finissais par me dire qu’elle devait sûrement avoir raison au final. Si elle provoquait le même effet sur les tueurs à sang froid d’Hutchinson, elle devait sûrement pouvoir nous revendre sans trop de problème.

De toute manière, ils ne liraient même pas ses documents, ils seraient trop affairés à reluquer son opulent 37C…

Je tentai de l’amadouer en m’abaissant bien bas devant son omniscience. Et je décidai d’en rajouter une couche en lui faisant le plan du mec qui vient de réviser en quelques heures ce qu’il avait mis une vie à construire. Alors je tartinais du révolutionnaire, du novateur et de l’imbattable à tour d’envolées de langue. Je faisais même des gestes. Fermi était un tueur de sécurités fiscales. Il permettait de détecter comment ça allait dans les affaires de familles des Zulksmann et d’en déduire les effets sur le prix de la banane en Martinique.

Après ma petite performance, je l’invitai à prendre un café en tête à tête dans les escaliers.

J’avais grave merdé.

D’où elle allait se souiller ainsi dans cet endroit de perdition où tous les drogués allaient se remettre d’aplomb à coup de cigarettes et autres trucs louches. Elle me regarda d’un air outré et m’invita du haut de son bon goût à aller prendre un brunch au Suba Garden.

Pour tout avouer, j’étais soufflé. Je ne savais pas qu’il y avait un salon zen dans la tour.

Trois mois que je n’étais pas sorti de la Skyline et, ça me courait insidieusement sur le système nerveux.

A peine arrivés dans cette ambiance feutrée et calme, je commençais à être comme un petit enfant dans un magasin de jouet avant Noël.

Il n’y avait quasiment que des femmes, toutes plus superbes les unes que les autres.

Elles étaient de la caste des yogis qui se shootent au Darjeeling ; plastique, situation sociale et familiale, culture, éducation, tout était parfait. Rien ne dépassait, tout était souplesse, douceur, style et protocole ; tout cela parlant majoritairement en japonais.

Les serveurs, de jeunes éphèbes philippins, saluèrent Carla personnellement avec une déférence calculée au millimètre.

Je faisais de mon mieux pour sourire et être digne du cadre. Mais je ne la leur fis pas. Le philippin mignon aux yeux verts s’enquit de mon identité virologique. Il avait un appareil dentaire. Mais j’avais oublié mon passe au bureau. Et si toi pas le badge, toi pas rentrer !

Carla me fusillait du regard. Elle était déjà loin dans la salle. En bonne habituée, elle n’avait pas imaginé que je pouvais être un tel escargot. Dépitée, elle revint à ma rescousse en glissant aux serveurs qu’elle se portait garante de mon état de santé. Je travaillais avec elle depuis déjà un an et elle était témoin de ma présence au sein d’Uniform depuis l’arrivée des procédures de confinement. Je dormais dans une chambre de niveau trois et nous travaillions dans un domaine purement informatique. Du coup j’avais un statut sanitaire parfaitement sécurisé.

Mais le philippin aux dents de fer avait ses consignes.

Il ne pouvait laisser entrer personne sans avoir une preuve de sa netteté. Il y avait dans son salon, une ribambelle de femmes de gros pontes du système administratif de la tour. La maison ne pouvait en aucun cas prendre ne serait-ce qu’une once de risque de les contaminer avec un rhume ou quoi que ce soit d’autre qui puisse les faire éternuer en public.

Le serveur se résigna finalement à m’autoriser à pénétrer si je passais à la décontamination.

Il s’agissait d’une grosse boîte, type lavage automatique de voitures, dans laquelle on me pulvérisa de sprays tous plus toxiques les uns que les autres.

Je devais me retenir pour ne pas tousser et éviter d’attirer l’attention.

J’avais envie d’exploser. Je fermais la bouche à deux mains. Des spasmes causés par l’irritation pulmonaire tentaient de s’en échapper. Carla était dépitée. Elle n’avait vraisemblablement pas l’habitude de sortir avec des humains imparfaits. Je devais m’excuser pour ce que je représentais.

Non, je ne faisais pas catégorie de cette classe d’animaux graciles qui évoluaient en harmonie dans l’espace et le temps. De ceux qui se développaient pour ensuite se contracter, comme dans un film d’Ozu ou de Bunuel. Je me sentais plutôt aussi maladroit et comique que Monsieur Hulot. Alors pour aiguiser les angles de mon ridicule, je fis référence à Aristophane. Elle me moucha au retour, en me répondant qu’elle ne se sentait en aucune manière proche d’un sophiste.

Elle avait une culture latine achevée. C’était un enfant du berceau méditerranéen.

Elle me répliqua qu’elle ne diagnostiquait pas de mal profond de notre politique, ni de dégradation de notre démocratie en démagogie. Elle ne voyait pas comment j’aurais pu nous prendre tous à témoin de notre propre inconscience. Il n’y avait aucun parallèle à tracer entre la situation actuelle et la situation en Grèce d’il y a 2.500 ans. Elle envoyait dégringoler ces théories elliptiques et ces faux perpétualismes qui cherchaient à comprendre le présent en étudiant les motifs du passé. Elle gardait ces idées brumeuses pour ses conversations calculées de gala. Car entre nous, si elle m’avait invité à boire une tasse de Gyokuro(1) avec elle, c’était qu’elle préférait parler de mon enfance dorée à Fontainebleau. Elle avait tenu ses propos en français pour ne pas réveiller les fines oreilles qui épiaient discrètement notre conversation.

Qui avait-il de plus frais qu’un tête-à-tête au féminin?

Une nouvelle fois, j’étais tombé infiniment amoureux.













(1) Japan’s finest green tea.

 

 

P
ourquoi ne voulait-elle donc pas passer à l’acte avec moi ?

Elle avait déjà couché sans vergogne avec la moitié du département en relation publique et moi je restais sur le carreau à attendre la gueule ouverte.

Dans ce département, ils étaient tous plus âgés que moi. Je me rattachais à ça. Je me disais que quand je serais plus grand, moi aussi je pourrais m’envoyer les petites aux dents longues qui ne veulent pas de jeune trou-du-cul comme moi. Sauf que je n’avais jamais agis comme ça dans le passé, alors je ne voyais pas du tout pourquoi je le ferais dans le futur. Il fallait que je me fasse une raison, j’étais une aberration. Et je commençais à apprécier l’idée.

Je regardais mes mains et ne pouvais m’empêcher de me dire qu’elles étaient déjà dans un état lamentable. J’étais pris de panique en imaginant ces gars de la communication qui avait plus de 35 ans.

Je suais de peur en imaginant le genre d’idées qui pouvaient apparaître dans leurs esprits lorsqu’ils étaient pris d’effroi envers leur propre enveloppe corporelle.

C’était sûrement ça que l’on appelait « devenir adulte ».

J’en discutais avec Roger à distance. Il se foutait de ma gueule, me trouvant vraiment attardé et plein de phobies dangereuses. Il insistait pour que je me casse d’Asie, je comprenais pas, parait que ça me rendait débile. Si seulement je pouvais entrevoir quelles étaient ses raisons. Je demandais conseil à Vicky. C’est qu’à force de lire ses mails en douce, elle commençait à bien le connaître le Roger. Selon elle, il cherchait à résoudre son workholism par une nouvelle forme de masochisme, les femmes.

Il fallait donc que je me dépêche !

Malheureusement, je venais de lire un article publié par un ami chercheur en émergence, qui détruisait une grande partie de mes rêves de vie éternelle.

Il semblait inévitable qu’un organisme, même virtuel, doive perpétuellement transcender sa représentation du temps en y assurant son emprise et inévitablement sa faillite. Plus simplement, cela validait ce sens commun qui dit que l’on ne peut vivre sans en mourir. La vieillesse était un processus inévitable que même les récentes avancées en vie artificielle ne pouvaient envoyer à la pinacothéque des phobies du passé.

Etonnant…


Mon téléphone sonna alors que j’avais cette imminente envie de pisser et que Carla me criait dessus de me bouger le cul et de venir relire son rapport. 

Mon cerveau était déchiré.

Je n’étais capable que de choisir entre deux choses à la fois ; trois c’était au dessus de mes forces psychiques. Je partais dans un mode bloqué où mon environnement se réduisait au vide total ; un vide extatique propice à une bonne méditation bien de chez soi.

Je méditais à propos du frère d’Iro ; Kaneda.

Qu’est ce qui pouvait passer dans la tête de ces gens qui pensent que tout leur est dû ? Comme si le monde était un vaste supermarché, avec à leur disposition une carte de crédit qui leur permettait tout et n’importe quoi, du moment qu’ils payaient.

Malheureusement ils en oubliaient que pour qu’il y ait cette notion de crédit, il fallait qu’il y ait des gens au dessus d’eux, qui encaissent leur avarice et leur égoïsme pour maintenir le jeu à une somme nulle.

Là était leur funeste écueil, sur lequel ils se fracassaient par millions en perdant leur intégrité. Ils en devenaient ainsi complètement manipulables. Ce système était un piège redoutable.

Pour quelqu’un qui n’avait pas beaucoup de cash, ne pas tomber dedans relevait de la prouesse.

Iro avait un frère qui n’avait pas résisté à une étrange pulsion qui le poussa à acheter le meilleur modèle de canne à pêche Golden Fly.

Il était vert de jalousie lorsqu’il l’apprit. Il n’arrêtait pas de me saouler avec ça. Il ne comprenait pas comment son frère qui était manager d’un sale bar sur Central, pouvait se permettre d’acheter un équipement aussi luxueux.

Je lui rétorquais qu’il devait peut être faire des extras en fin de soirée, avec des clientes qui se sentaient un peu seules.

Mais lui, il prenait ça vraiment au sérieux. Surtout qu’il n’en pouvait plus de ruminer de frustration. Cela faisait plus de 4 mois qu’il n’avait pas titillé une ligne. Il n’arrêtait pas de regarder en boucle des photos de poissons sur le web. Alors cette histoire de Kaneda qui s’achetait la Rolls des cannes et qui en plus poussait le vice à publier ses prises du week-end sur un blog de pêche, c’était beaucoup trop pour la jalousie de mon petit Iro.

Il en faisait une jaunisse le pauvre. Il s’était même remis à fumer.

Cela dura quasiment un mois, au cours duquel notre seul sujet de conversation fut la pêche. Enfin plutôt, le matériel de pêche !

J’y avais droit toutes les heures. Il venait me voir à mon bureau ; il s’asseyait, mettait sa tête entre ses mains et, m’en tartinait pendant des demi-heures interminables. Et moi j’écoutais sans sourciller comme un bon curé.

Jusqu’au jour où il vint me dire qu’il avait tout compris.

Son frère n’avait pas vraiment acheté cette canne. Il s’était un peu enflammé lorsqu’on lui avait gracieusement donné une carte de crédit. Elle lui permettait d’aller pomper allégrement dans une réserve de 4.000 dollars US. Ce qui correspondait grosso modo à deux mois de son salaire.

Mais entre temps il avait perdu son emploi. Le monde de la nuit battait clairement de l’aile depuis ces arrivées successives d’épidémie. Kaneda n’avait donc pu recharger sa carte. Il s’était retrouvé avec une dette délirante qu’il ne pouvait pas rembourser à sa banque.

À la fin du premier mois, le pourcentage d’intérêt avait déjà commencé à augmenter dangereusement la somme.

De peur de passer pour un gros naze face à Iro, qui était sa seule famille, il se tourna vers un organisme de créanciers chinois. Cette bande de serpents ne fit qu’une bouchée du petit poisson japonais. Une semaine après, ils étaient déjà en train de lui mettre la pression en l’attendant en bas de chez lui et en lui jetant des regards ultra violents. Puis il ferrèrent la truite en l’appelant au téléphone et en lui expliquant de façon fumeuse, qu’il devait absolument lever la moitié de la somme avant la fin du mois, ou ils se feraient un plaisir de payer un triad qui prenait seulement 3.000 Hongkong dollars(1) pour poster tous les matins un gars différent en bas de son immeuble pour le tabasser gentiment.

Ce fut à ce moment qu’il se décida à appeler Iro. Et c’est ainsi qu’il découvrit une partie de l’histoire. Car Kaneda ne put se résoudre à lui raconter celle des créanciers.

Iro décida de lui prêter la somme sans trop broncher.

Ils n’arrêtaient pas de discuter au téléphone. Bien que Kaneda fût l’aîné, Iro lui parlait comme à un enfant. Il m’expliquait que son frère ne valait rien du tout, qu’il était irresponsable et indigne de leurs défunts parents.

L’histoire traînait et pendant ce temps les lascars étaient passés à l’acte. Ils avaient déjà commencé à tabasser le nippon pour lui prouver qu’ils ne plaisantaient pas pour un wonton(2).

Le pauvre était complètement traumatisé. Son déshonneur se voyait sur son visage tuméfié. Il ne pouvait plus chercher de travail avec une telle gueule. Et il n’osait plus faire de visio avec Iro de peur de se faire encore plus engueuler. Il n’arrivait plus à se dépêtrer de cette histoire.

Il finit par lâcher le morceau sur l’organisme de créance. Bientôt il n’allait plus pouvoir payer sa connexion à PCCW(3) et il n’avait toujours pas l’argent.













(1)     US384$

(2)     Translated "swallowing clouds", originated in China. Wonton dough is made from flour and water and shaped into thin 2-inch squares.

(3)     Premier opérateur Télécom sur HongKong.

(4)      

 

 
Dans un ultime appelle au secours il posa un ultimatum à son frère. Mais transférer l’argent s’avéra plus difficile que ça en avait l’air. Les créanciers l’avaient complètement roulé et n’avaient jamais remboursé sa banque. Elle lui avait donc fermé son compte et l’avait enregistré sur les black-listes bancaires.

Le pire était que nous ne pouvions sortir physiquement de notre tour tant que le SARS ne serait pas éradiqué. Au moment où je proposai à Iro de verser l’argent à Sam qui était en liberté à l’extérieur, la communication coupa soudainement.

Nous n’eûmes plus de nouvelles de lui.

Iro était complètement paniqué. Je fis de mon mieux pour l’aider. Je contactai un pote qui bossait pour PCCW et lui demandai de me donner le statut de l’abonnement lié à la dernière adresse IP qu’utilisait Kaneda.

Malheureusement, cette adresse n’avait aucun rapport avec leurs services, elle appartenait à un autre domaine.

Impossible de remonter la trace de Kaneda.

Je ne savais plus quoi faire.

Iro réfléchissait dans tous les sens à une méthode pour pouvoir sortir de la tour et rejoindre son frère. S’évader de la Skyline Tower était une entreprise totalement impossible pour nous, simples employés.

La libido complètement en vrac, il y avait déjà réfléchi mille fois dans le but de rejoindre sa femme. On avait même été jusqu’à imaginer un plan où on défonçait les gardes à l’entrée, à coup de gant de massage trafiqué pour envoyer du 10.000 volts.

Le piratage des caméras de sécurité nous avait révélé l’effroyable vérité. A côté du système paranoïaque de sas de décontamination mis en place en bas de la tour, les labos souterrains de recherche bactériologique américaine que l’on avait vu à la télévision dans les années 90 nous paraissaient tout droit sortis d’un documentaire sur la décadence du bloc soviétique.

Bref, Iro n’avait plus qu’à ruminer son inefficacité.

Sheila, la secrétaire, en pleurait presque.

Elle avait suivit l’embrouille sur la fin, lorsqu’il ne se cachait plus d’avoir un frère irresponsable. Elle se proposa d’aller brûler un peu d’encens dans la cage d’escalier pour lui porter chance.

Une semaine plus tard, une requête pleine de remords contenant Kaneda Ishiwata, lancée sur Google, remonta un petit article dans la rubrique nécrologique du Wanchai Tribune.

Il s’était suicidé en se jetant du 24ième étage de son building… ça me mit grave les nerfs !

 

 

 

 

 

 


Je devais y aller mollo avec ces metha-amphétamines. La veille j’avais encore fait ce cauchemar horrible. Je me réveillais dans une autre pièce de mon appartement.

Le néon était allumé. Et j’étais allongé dans le canapé tentant de comprendre ce que je foutais là.

En recollant les morceaux, je réalisais que j’avais encore vu cette araignée géante dans le brouillard. De celles qu’il y a un peu partout dans les îles autour de HongKong après la saison des pluies.

Elle était tellement rapide que le temps semblait s’arrêter. Je n’étais qu’un mammifère sur deux pattes, fier de son langage et de ses cris de peur. Je ne pouvais plus bouger.

Mais j’étais tout de même trop gros pour son repas. Alors dédaigneusement en l’espace d’une fraction de milliseconde elle repartit d’où elle était venue, quelque part dans ma tête.

Je n’eus pas eu le temps de finir d’hurler que je me retrouvais déjà vingt mètres plus loin. Mon état énergétique c’était modifié de manière brutale et je me déplaçais moi aussi de façon quantique. Catastrophe atomique.

Cela faisait plusieurs semaines que Vicky essayait d’attirer mon attention sur un début de transformation de mon profil psychologique. Elle avait le sentiment que ma personnalité glissait doucement vers autre chose. Elle discernait de temps en temps des sautes d’humeur, ainsi qu’une tendance incontrôlée au caméléonisme. Elle n’arrêtait pas de me dire que je pensais comme untel ou unetelle, que je perdais petit à petit ma capacité à avoir les idées sérieuses qui m’étaient propres.

 

-         Maxime. Je pense  que tu es atteint de cyclothymie.

-         De quoi ?

-         C’est une variation répétitive et cyclique de l'humeur. Un moment de dépression que suit une phase d’excitation et ainsi de suite. Quand l'humeur passe de l'une à l'autre, dans les deux sens, d'une manière répétée, on parle de cyclothymie. Ces états s'enchaînent à des fréquences variables, par  cycles et pour des raisons tout à fait obscures. Il arrive que la déprime devienne mélancolie et l’excitation une agitation maniaque. On est alors dans le champ de la psychose maniaco-dépressive c’est-à-dire d’une pathologie lourde nécessitant un traitement médicamenteux.

-         Mais je suis déjà sous traitement !

 

Etais-je déjà dans le champ de la psychose maniaco-dépressive ? J’avais d’abord pris de la meth parce que j’étais cyclothymique ou alors était-ce l’inverse ? Toujours la même question ; qui consume qui ?

Mon addiction à cette drogue avait débuté pour des raisons professionnelles, c’est ce qu’il fallait toujours ce dire pour se donner bonne conscience. J’appréciais ses effets sur mon aptitude à me concentrer et à prendre des risques dans des situations délicates. Lorsque je commençai à consommer cette dope, j’étais déjà entouré de logiciels d’assistance en tout genre qui évaluaient mes prises de risque. Je devais choisir entre les propositions qu’ils mettaient à ma disposition.

Un matin accidentellement, j’étais allé au travail alors que j’étais encore sous les effets d’un cristal que j’avais fumé à 5 heures. J’avais tenue la journée, jusqu'à 4 heures de l’après midi sans aucun problème. Mieux, j’avais finalement décidé d’écouter cet analyseur de forme qui n’arrêtait pas de me vanter les mérites du protocole de sécurisation des intérêts de la HSBC.

Auparavant j’aurais trouvé ce genre de décomposition complètement tordue. Tout d’abord je ne voyais pas comment les banquiers conservateurs de ce mastodonte de l’investissement auraient pu utiliser un outil aussi original. Et même si c’était vrai, je me demandais bien comment un petit plugin basé sur trois réseaux de neurones et un algorithme de Monte-Carlo pouvait bien repérer de telles corrélations. C’était vraiment « tordu par les cheveux » d’aller imaginer qu’un protocole de transaction qui intégrait de prétendues règles de sécurité pouvait avoir une influence exploitable à notre niveau.

Et pourtant ce jour là, je décidai de tenter un peu de ce n’importe quoi qui faisait que finalement ma vie n’était pas si glauque que ça.

Je décidai de laisser une note à Michael pour le lendemain. Il devait lancer le plugin sur son portable et se connecter à Quam Net Underground pour recevoir en temps réel les ordres envoyés par la HSBC. Il devait aussi relier son Excel au serveur de calcul déporté de Nethinking, histoire d’accélérer et d’affiner le traitement des données. Le soir même, je m’endormi comme une masse après 48 heures d’activité, sans aucune arrière-pensée.

Le lendemain après midi, j’avais reçus un mail passionné de Michael qui portait aux nues les directives de la journée. Il n’avait jamais réussi à faire autant de bénéfices de toute sa vie. Il avait eu d’abord du mal à réellement passer les ordres qu’il trouvait complètement incohérents. Mais par il ne savait quelle diablerie, ils avaient devancé les oscillations engendrées par la banque.

Cette diablerie s’appelait metha-amphétamine !

A partir de ce jour, je devais avouer que j’étais devenu bien accro. J’avais le sentiment que cette drogue libérait une personnalité que j’avais enfouie au fond de mon cerveau. A chaque fois qu’elle ressortait, la réalité s’inclinait selon mon bon vouloir.

Ma conscience devenait complètement passive. Elle assistait aux événements comme si c’était une sorte de spectacle sur lequel elle n’avait plus aucune emprise. Un spectacle préenregistré en instantané.

C’était une toute autre personne qui s’emparait de mon enveloppe corporelle, beaucoup plus respectée. Je contemplais avec une sorte de dégoût inhibé cette crainte qui se lisait dans les yeux des gens qui ne comprenaient pas qu’ils étaient en face d’une autre personne. Celle qu’ils connaissaient auparavant était en train d’analyser la situation avec tout le recul que lui permettait cette mise à distance.

Quand je leur crachais quelque chose à la figure, ils ne voyaient pas tout de suite si c’était pour les défier ou si c’était parce que cela me dépassait. Je n’étais absolument pas dans une position de défi. J’étais incontrôlable, quelque chose prenait le pas sur moi, une éclipse de ma subjectivité,  un black-out.

C’était ça la vraie raison pour laquelle mes seuls passages à l’acte prenaient la forme de névroses, d’obsessions,  d’exhibitions. Comme celles d’un père de famille qui un jour devant une voiture, baisse sa braguette dans un état second et se fait embarquer par la police. Personne ne pouvait comprendre que mon impudence soudaine était une excuse. Ça n’avait rien à voir avec une activité perverse, c’était un moment de perte d'identité absolue. Et en perdant cette unité, je gagnais en synchronisation avec la société. L’individu inactif au fond de moi tirait tous les signaux d’alerte. Il me pointait du doigt mon passé en me montrant que je ne pourrais plus jamais réagir comme avant. Il était terrorisé à l’idée que cela puisse prendre une telle ampleur que je finisse par l’éteindre complètement. Mais ses simagrées n’avaient pour effet que d’entretenir ce phénomène de scission comportementale. Plus je me criais que j’étais en danger, plus j’entendais des voix, plus je prenais de meth, plus l’argent coulait, plus j’avais le sentiment d’être de ce monde.

Paradoxalement, ma folie me permettait de survivre dans l’arène.

 


Je me demandais si Vicky était capable de développer les mêmes pathologies que les êtres humains. Etait-elle avide ?

Et si c’était le cas, en serait-elle consciente ? Arriverait-elle à outrepasser ce pourquoi elle avait été  programmée ?

Vivky, Vicky, Vicky… Pourquoi fallait il toujours que l’on appelle les intelligences artificielles Vicky ? Et pourquoi Iro se méfiait-il autant d’elle ?

Il disait toujours que c’était une grosse supercherie. Au prix de l’abonnement chez Optidigit, il pouvait très bien y avoir une indienne payée 400 dollars par mois pour me parler.

Moi j’étais persuadé du contraire. J’avais déroulé sa conscience trop loin pour que cela soit un être humain.

Ou alors était-ce quelque chose entre les deux ?

Je cherchais à imaginer la mélasse de consciences qui émergeait du système hébergeur de toutes les Vickys. En considérant qu’elles étaient toutes interconnectées, c’était certainement un beau bordel.

Qui pouvait bien contrôler ce qu’elles se racontaient ? Sûrement pas un seul homme. Une équipe de chercheurs ?

 

 

 

 

 

 

 

 

 

V

Memorizes

 

”The last ideology, Capitalism, is no more than a skin-disease of the Very Late Neolithic. It's a desiring-machine running on empty. I'm hoping to see it deliquesce in my lifetime, like one of Dali's mindscapes. And I want to have somewhere to "go" when the shit comes down.”

 

-- Hakim Bey (Temporary Autonomous Zone, Permanent Autonomous Zone)

 

 

Dans tout ça je n’avais toujours pas réussi à me vider de cette énergie qui me faisait gonfler les couilles à un tel point qu’elles devenaient plus grosses que ma bite au repos. Iro partageait les mêmes symptômes. Il avait beau se branler quatre fois par jours, il m’avouait avoir des pulsions incontrôlables qui lui donnaient envi de me faire le cul.

Avec les deux autres japonais d’Uniform, ils avaient fait circuler une pétition pour qu’on laisse entrer quelques putes pour les pauvres comme nous qui ne pouvaient se permettre de faire venir leurs femmes de l’extérieur. Il n’eut pas de mal à convaincre notre CEO. Bien qu’étant une femme, elle comprenait pleinement que l’on puisse perdre un temps monstrueux en fantasmes et autres élaborations d’escapades salvatrices. Sous la pression des japonais, elle décida de faire venir quelques putes avec l’assentiment indemnisé de l’organisme de gestion de la Skyline.

Lorsqu’Iro vint m’annoncer la bonne nouvelle, j’eu une gaule instantanée. Mes nuits devinrent suintantes. Je rêvais que Vicky était faite de chair et que je pouvais la consommer selon mon bon vouloir. Elle était attachée sur un lit, éclairée par un néon, son visage changeant prenait les traits des femmes que m’avaient accueillies en elles.

Je me réveillais systématiquement avec ce dur besoin de me tordre le sexe contre le mur pour faire redescendre mes ardeurs.

Finalement la nuit tant attendue arriva plus rapidement que prévu. Iro décida de célébrer l’occasion en allant s’en payer un bout. S’étant affiché comme chef de fil de ce mouvement de libération des testicules moyens, il avait obtenu une réputation d’entrepreneur dynamique. Jouissant ainsi de nouveaux avantages, il pouvait par exemple aller dîner dans des restaurants plus classes.

Il m’invita à manger un hamburger au Ruby Steak House. Ils y ventaient les mérites thérapeutiques de la viande texane.

           

-         Tu vas voil, avec tout ce sang tu vas gagner 3 centimètles !

-         Mouais, j’sais pas si j’ai réellement besoin de bander plus. Je me suis déjà branlé 2 fois aujourd’hui et j’suis pas encore sûr de pouvoir me contrôler…

 

Une pression démesurée me comprimait le dard. L’enfermement avait rendu mon corps complètement dingue et pour couronner le tout je ne pouvais gâcher cette baise à 5.000 US, financée par Uniform. C’était abusé. Au final avec tant d’argent Iro aurait pu faire venir sa femme. Je n’osais lui faire remarqué, c’était trop gros pour notre amitié.

Après s’être pété le bide au ketchup, on devait rejoindre Nobuyuki, le taré qui avait Enola Gay en boucle dans son casque.

Il nous attendait au check point du quatrième avec cet air naturellement high du mec à l’Est.

Iro lui tomba dessus à l’occidentale.

 

-         Hey Nobu! Wasssup?

-         Hi !

 

Moi aussi je voulais être cool avec lui, en lui mettant des coups d’électrochoc.

 

-         Hi Nobu! Ready for the shag?

-         What?

-         The bitches, man! Are you ready to rock?

-         O! Yes! I like plostitutes, apalt the money… But the last one paid me to leave…

-         Ha ha ha! So I see you came with your MP3?

-         Haï, I love to listen to buln baby buln when I play sex.

 

Le boxon improvisé se trouvait au septième. J’avais à peine commencé à expliquer le sens de ce nombre que la porte de l’ascenseur s’ouvrit pour laisser les deux nippons se jeter dans les bras des gardiens. Ils n’en avaient rien à foutre de mes salades.

Visiblement, sous leurs masques à gaz, les gardiens semblaient un peu gênés. Pour la plupart des vieux chinois maigrelets qui avaient été briefé sur le but de notre visite. Après s’être fait déshabiller comme des concentrationés, ils nous firent une prise de sang.

Parqué dans un petit salon aménagé avec des fauteuils masseurs, on devait attendre les résultats de leur VD analysis en choisissant nos putes avec une petite télécommande. On eu droit a une vidéo-propagande d’une société chinoise ; Lifetech Nanotech. Elle ventait les mérites de leur méthode de dépistage quasiment instantané. Couplée à une base de donnée ultraperformante, elle permettait de créer des communautés sexuelles sécurisées.

C’était trop, depuis longtemps je ne cherchais plus à comprendre ce qu’il ce passait. J’avais bien encore une voix au fond de moi qui me criait que c’était du nazisme, mais je n’arrivais plus à l’écouter. Je renonçais. Comment aurais-je pu encore utiliser ce terme 60 ans après. Depuis cette époque que je n’avais pas connu, tout avait changé. Il y avait eu Vicky, le social était devenu une affaire de micro gestion de l’architecture capitaliste et je n’étais plus sûr du tout d’être dans la même réalité. C’était certes horrible, mais j’en avais marre de voir du nazisme partout. Ce mot avait finit par remplacer la notion de mal en religion(1). C’était devenu un cliché.













(1) Godwin's law states that: As an online discussion grows longer, the probability of a comparison involving Nazis or Hitler approaches 1 (i.e. certainty).

 
Au pied levé des rideaux, nous contemplâmes un imposant podium de moquette rouge derrière la vitre fumé qui nous faisait face. Sur toute la longueur de l’allée, de petits spots traçaient un couloir de lumière feutrée. Nous étions une petite dizaine de mâles hébétés fixant cette mise en scène avec des yeux de loups. Lorsque les premiers beats tranchants de R&B emplirent la loge, la bande de chinois qui nous avait rejoins se mit à lancer des haros d’excitation.

La première créature qui apparu fit exulter la meute en une sorte de simulacre éjaculatoire. Le calme de la petite minette qui évoluait gracieusement dans son bocal me laissait penser qu’elle ne devait rien entendre de nos liesses. En string noir, fière et campée sur ces deux jambes un peu courtes, elle se tenait les cheveux pour nous laisser admirer son buste parfait. Canaille, elle se retournait toute en gardant le contact visuelle. J’avais l’impression qu’elle me regardait. Je lorgnai à droite à gauche pour constater que j’étais effectivement le seul à la regarder avec autant de désir. Mes collègues asiatiques semblaient plutôt occupés à faire de l’humour gras.

Se penchant en avant pour nous donner un clair aperçu de sa souplesse, la pute laissa entrevoir un tatouage vert et rouge qui trônait sur son farouche postérieur. Avec une telle énergie et un sourire aussi inébranlable, elle était manifestement Thaïlandaise.

La fixant avec frénésie, j’imaginais que je pouvais posséder cette femme qui me faisait triquer roide. Il suffisait que j’appuie sur le bouton de ma télécommande pour que je me répande sur le champ. Je ne pouvais plus attendre et, étant le seul blanc du groupe je m’en foutais royalement de me faire remarquer.

Je décidai d’en finir le plus rapidement avec toute cette fièvre. Au moment même où je cliquai sur le bouton unique de ma zapette, la porte de sortie s’entrouvrit et une petite chinoise joufflue me fit signe de la suivre. Sous son masque, elle avait l’air souriante, mais pas très bavarde. Elle me guida jusque dans un petit box aménagé dans une salle qui avait dû servir de bureau. Je me jetai dans le cuire rose et neuf du pouf géant en forme de haricot recourbé.

Mon accompagnatrice m’alluma une grosse Marlboro en m’apportant un Lagavulin. J’étais au poil. J’en avais presque oublié la raison de ma visite quand elle arriva enrobée dans un peignoir de satin. Mes globes tiraient sur mon nerf optique, essayant tout et n’importe quoi pour qu’ils les laissent faire un tour sur cette splendide douceur. Bien que capable de faire un show aguicheur toute en énergie, elle semblait aussi maîtriser le calme et la volupté. Une vraie pro. J’étais apaisé.

 

-         Dii-chan chêu Jéjée.

-         Salut… Moi c’est Maxiiime…

 

Je n’avais pas eu le temps de répondre, qu’elle s’était déjà emparée de ma queue qu’elle branlait avec assurance.

           

-         So… You are thaï?

-         Chaaaiii.

 

Sa prononciation était si douce, mélangeant lascivité et hardiesse. Autant Angel m’insupportait quand elle parlait en thaï, autant cette Jéjé me rendait amoureux en disant oui. Transporté par la mélodie de sa voix, je brûlais qu’elle me suce. Mais elle me répondit qu’elle ne le faisait qu’à son boy friend. C’était bizarre une pute qui voulait bien embrasser mais pas sucer.

Dépité, je la retournai pour lui manger la chatte. Ses fesses parfaites me faisaient face et je pouvais ainsi contempler son tatouage. Un dragon virevoltant qui s’agrippait sur sa hanche droite et qui finissait tout fumant sur sa fesse gauche. La précision du dessin était à couper le souffle. Habitué aux tatouages bon marchés, je ne savais pas que l’on pouvait atteindre un tel degré de netteté et d’éclat des couleurs.

Lorsque Jéjé remarqua que je fixais son chef-d’oeuvre, elle me regarda avec une fierté qui en disait long.

           

-         My goodness! I’ve never seen something so beautiful. It’s so nice! Such a perfect drawing on such a distinguished bum!

-         Sweet talks…

-         No, really I mean it! But I’m sure I’m not the first one who told it to you.

 

Si c’était le cas, cela aurait été un terrible gâchis. Une telle pièce ne pouvait rester méconnu. Je la pénétrais en douceur toute en fixant la créature. Le reptile soufflait.

Voyant que je ne lâchais pas l’affaire, elle me demanda si j’aimais les dragons.

 

-         Not necerally… well… I mean… But… you know… in my culture, dragons aren’t very niiiiiiices…

 

Sur ces mots, je me retirai d’elle et jouis abondamment sur le lézard barbu.

M’écroulant en reposant mon menton dans ce mélange de foutre et de pigments, Jéjé prit ses affaires et disparu comme une ombre.

À quelques mètre de moi, j’entendais le son caractéristique d’Iro violentant une dame qui avait la voix bien rauque. J’en concluais qu’il devait être en train de l’enculer. Campé en face de leur nid d’amour, je décidai de l’attendre en fumant des clopes. Je m’endormis.

Iro me réveilla. Il affichait un sourire satisfait.

           

-         Wow, good fuck! Mais je suis pas sûl que ce soit vlaiment une femme… Elle ne voulait pas que je l’encule. C’est bizalle. Elle semblait tenil absolument à ce que je la plenne pal devant. Mais c’était bizalle, ça lessemblait à une solte de vide. Comme le chantiel d’une toul en  constluction. C’est poul ça que l’ai plise par le cul, je voulais pas mettle ma bite là-dedans.

-         Ben c’était peut-être un trans. Enfin tu devrais reconnaître maintenant…

-         Mmh, peut-être… Malissa…

-         Quoi ?

-         Malissa, elle s’appelle Malissa, c’est…

-         Elle est où là ?

-         J’sais pas là-bas, p’tet…

 

Je ne lui laissai pas le temps de finir sa phrase et je couru comme un taré pour la rattraper en priant qu’elle ne soit pas déjà trop loing. Iro m’hurla qu’il l’avait quitté 10 minutes plus tôt. Elle devait encore être à l’étage

J’arrivai au couloir qui menait au présentoir à pute. Deux gardes désabusés me barraient le passage. Je leur demandai poliment s’ils avaient vu les filles. Une grande Malaise au visage parfait. Ils rigolèrent et me pointèrent une direction. Je fis mine de vouloir y aller, mais le petit gars me barrait le passage, me faisant la mine du chinois buté qui ne veut pas avoir d’emmerde. Je fis semblant de reculer mon pied droit en me balançant sur la gauche. Je levai ma jambe droite en utilisant le basculement du poids de mon corps pour faire pivoter mon pied gauche. Ma jambe partit bien parallèle au sol à pleine puissance et mon tibia vint se fracasser contre le casque du garde. Il s’écroula net. Son pote me regarda comme si j’étais un tigre affamé et s’enfuit en courant.

C’était la première fois que je sortais un high kick sur un néophyte aussi petit et qui de surcroît ne si attendait pas. J’espérais ne pas l’avoir tué.

J’arrivai dans la salle que ma victime venait juste de m’indiquer.

 

-         Maxime! Sweetie! Where have you been, I knew I could find you here!

 

C’était elle, splendide comme un tag new-yorkais. Elle m’embrassait avec chaleur. Elle sentait un peu la merde. Jéjé me regardait avec bienfaisance. La sueur dégoulinait de mes boucles. Je m’approchai de son oreille.

           

-         Fucking hell! I need to get out of this nightmare. Where the fuck have you been guys. Where is Goser? How come I have no more contact?

-         Shhht… don’t worry Dawn will make you out of here. Just visit Absolut website. You’ll understand. Take care.

 

Sur ces dernières paroles une bande de miliciens un peu plus perspicace prit possession des lieux. Ils me regardaient haineusement. L’un d’eux s’approcha de moi pour me mettre un coup de matraque dans les abdos. Je parai le coup, mais son pote me chopa au taser. Je m’écroulai, incapable de comprendre ce qui m’arrivait. Il m’attacha aussitôt avec des menottes.

Je passai la nuit attaché sur une chaise dans une salle glauque qui puait la clope. Soudain ma CEO arriva accompagnée de deux gros gorilles, des types du Sichuan. Elle était gênée. Elle ne comprenait pas du tout ce qui c’était passé. Je lui expliquai que j’étais tombé amoureux d’un des filles et que je voulais absolument prendre son adresse. Alors j’avais un peu perdu les pédales et j’avais étalé ce garde avec mes rudiments de boxe thaïe. Elle était complètement hilare. Elle se moquait de moi. J’étais l’homme le plus ridicule qu’elle n’avait jamais rencontré. Mais elle ne pourrait pas m’empêcher de me farcir un rendez-vous avec le psychanalyste. Déjà qu’elle avait versé une indemnisation monstrueuse pour calmer le gardien qui était encore sous le choque.

Deux heures plus tard je découvris ce qu’ils appelaient le psychanalyste. Un asiatique non identifiable, tout névrosé, qui parlait anglais comme une mitraillette. Il me fit ouvertement comprendre qu’il ne voulait pas avoir affaire avec des fantômes blanc. Alors il m’envoya chier en me prescrivant un médicament. Le responsable de la sécurité qui m’avait accompagné me fit comprendre que je devais les prendre sinon j’aurais des ennuis. Un agent allait maintenant rester dans nos bureaux pour s’assurer que j’étais sous l’effet de la drogue.

Je me réveillai avec la tête toute légère. J’étai heureux. J’avais vu Malissa et finalement je n’avais pas eu tant de problème que ça. Une espèce d’irréalité flottait dans l’air. J’avais l’impression d’être dans un rêve ultra précis où tout était amicale. Je me rendis en avance au bureau et envoyai une dizaine d’emails avant qu’Iro n’arrive.

 

To Mat: Coool!

To Sonya: wow you should try the stuff they prescribed to me. This stuff is so strong I never experienced so much happiness.

To Daniel: Forget the European link... my local host is way way faster! http://www.westkowloon.com.hk/

To Coralie: Tu vas mieux? Ou bien? Réponds moi? Dis moi? Donnes moi ton numéro de téléphone.

To Michelle: I’m doing it on my spare time after work (even a bit during ;) ); with a group of people under the orders of a weird Australian/Croatian guy from big wave bay. I say “weird” because he must be whether very rich or having a very strong plan to approach this kind of project by himself…  Maybe he has both?

To Kin: We want your stuffs! korn@gdc-tech.com

To Robert: As usual we need a rough approximation. We did our own, it’s something around 12.000.

 

Une heure plus tard je recevais une réponse de Sonya.

 

To Maxime: Drugs are Bad!

 

Je rigolai. Mais étrangement je ne me souvenais plus pourquoi elle me répondait ça. Je relus le mail que je lui avais envoyé et soudain je fus saisi d’effrois. Pourquoi lui avais-je t’elle écris en anglais ? On avait toujours entretenu un échange d’emails en pur français, c’était pour ça qu’elle m’aimait bien. Je lui permettais de parfaire son français. Insidieusement je comprenais le sens de sa réponse. Elle n’avait jamais écris de mail aussi court. D’habitude elle s’épandait en une prose explicite qui déboulonnait mon argumentions à coup de références linguistiques et géopolitiques. Et si j’avais rigolé, c’était qu’au fond cela titillait une petite partie anesthésiée de ma conscience. Vicky m’avait appris à toujours comprendre pourquoi on riait. Si les effets de cette drogue me plaisaient, ils m’étaient néfastes. Je devais nécessairement revenir un peu en arrière. En fixant la fenêtre murée de mon bureau je me souvins nettement, le site d’Absolut. Il fallait que je j’aille sur absolut.com.

 

Absolut legal. Are you of legal drinking age? YES NO. Go take a piss, enjoy, take the lift and go G3 then enter the blue tunnel. Use the fifth ladder. See ya!

 

Iro s’échinait à rentrer son code d’accès sur la porte principale. Je pris la clef des chiottes, tapai mon motif sur le numpad. Au moment même où la porte s’entrouvrit la lumière bascula sur l’éclairage d’alerte. Des sirènes d’incendie raisonnaient dans tout l’étage.

Repent thru spending !

Les hauts parleurs hurlaient des trucs complètement déments.

Bring as many friends as you can!

Je tirai Iro par le bras et couru vers l’ascenseur.

Bottomless drink!

J’appuyai sur G3 et nous filions ver le sous sol. À chaque étage une ambiance sonore différente semblait vouloir s’échapper de son univers.

 

-         Mais putain qu’est ce que c’est que ce boldel ?

-         On s’évade man !

-         Comment tu as fais pour avoil le dloit de descendle au sous-sol ?

-         J’en sais rien mais ça marche. Rassure moi, j’suis pas en train de rêver ?

-         Ben j’en sais lien…

-         C’est qu’avec ces médocs, j’ai l’impression d’être passé dans une…

 

L’ascenseur s’arrêta brutalement. On était tout les deux complètement paniqué. Les hauts parleurs crachaient du Frank Sinatra.

…Bye bye baby, remember you're my baby.
When they give you the eye…

Normalement ces machines ne faisaient jamais ce genre de caprices. Dawn s’était sûrement déjà fait repérer par les systèmes de protection de la tour. Nous devions vite déguerpir de là.

…Although I know that you care, won't you write and declare…













(1)     High quality multi-purpose tools knife

 

 
Iro réagit au quart de tour et me demanda de le prendre sur mes épaules pour déboîter le faux plafond en inox qui protégeait la trappe de sécurité. Cette saleté était rivetée  à la charpente. Mais Iro ne se laissa pas abattre. Il sortit son Leatheman(1) ; Celui avec lequel il m’avait cassé les couilles pendant une semaine parce que c’était censé coûter plus de mille dollars et que lui il l’avait eu gratis en s’inscrivant à un club de bricolage sur le net. Je me souvenais clairement qu’il m’avait matraqué pour me convaincre que ce genre de couteau suisse avait sauvé la vie de plus d’un branleur de notre espèce. Lorsque la plaque céda sous la pression de sa pince coupante, il me lança un rapide clin d’œil et se issa à l’intérieur de la trappe. Il me tendit le bras pour m’aider à monter. À l’intérieur c’était tout noir. Des bruits suspects s’échappaient des étages supérieurs en virevoltant au dessus de nos têtes.

…That though on the loose, you are still on the square.
I'll be gloomy…

Iro alluma son porte-clef Maglite pour constater que la où les câbles de l’ascenseur coulissaient, il y avait visiblement assez d’espace pour descendre sous la cage. Il prit sa lampe entre les dents et se glissa entre les deux filins de 30 centimètres de tour. Au bout d’une ou deux minutes dans le noir il m’invita à le rejoindre. C’était facile, il suffisait de se coller le dos à l’un des câbles en poussant sur les jambes pour ne pas glisser. Si le système de sécurité repérait que nous n’étions plus à l’intérieur, on était dans la merde.

Au moment où Iro m’hurla de me magner le cul, je sentis le tronc dans mon dos me tirer vers le bas. L’élévateur descendait. Je tombais à la renverse et me retrouvai sur Iro qui s’était accroché de toutes ses forces au câble qui remontait. Il pédalait frénétiquement sur le mur en me criant de le lâcher et de faire comme lui ou alors il allait me mordre.

La cage d’ascenseur nous passa devant en nous frôlant de quelques centimètres. J’essayais tant bien que mal de suivre son rythme, mais mes forces s’enfuyaient par le bout de mes doigts. Je n’avais pas le même passé d’escaladeur que cette petite boule de muscle. J’étais tout cotonneux, mon cœur battait à fond, je sentais la mort s’approcher en douceur.

Iro me ramena à la vie en me mordant.

L’ascenseur s’était arrêté 2 mètres en dessous de nous. Lorsque je réalisai qu’il était réellement en train de vouloir m’enlever une bouché de chair dans l’épaule, je lâchai prise de douleur et tombai de tout mon poids sur la carlingue de l’ascenseur.

 

-         Mais t’es vraiment qu’un flançais de melde ! Ils vous applennent quoi dans vos écoles d’anémiques ? T’as failli nous buter tout les deux !

-         Pardon… je suis désolé j’ai vraiment fait ce que j’ai pu…

-         Mais pourquoi tu m’as aglippé comme ça ? T’as si peul de mouril ?

-         Ben au final j’ai bien fait ? Non…

-         Non… Bon… Allez… Rentle là-dedans.

 

Il pointait la trappe du doigt. Nous rentrâmes dans l’ascenseur qui s’était arrêté au moins 3. Iro reprit son couteau et força la porte en faisant levier avec sa scie en titane. Le système d’ouverture céda et déclencha la séquence d’ouverture automatique. Sinatra continuait de couler dans cet ancien parking transformé en entrepôt chimique.

...but send that rainbow to me, then my shadows will fly…

Les alignements de Toyota Avalon et de classe C avaient été remplacés par des cuves d’oxygène et des citernes à azote.

Je cherchais tant bien que mal une piste, quelque chose à comprendre dans les paroles de Frank.

 

-         Alors on fait quoi maintenant ? On est bien avancé avec tes connelies, tu nous as callément mis dans la melde…

-         On prend le tuyau bleu et la cinquième échelle. Oh ! Tu as vu ça, là ?

-         Je sais pas ce qui te plend, mais en ce moment tu fais n’impolte quoi ! Comment on va…

-         Regarde le lapin blanc là-bas.

-         Où ça ? Oh ? C’est pas un lapin blanc…

-         Ben si ça ressemble à un... un lapin en plastique… euh... un lapin avec pleins de pattes.

-         C’est pas un lapin ! C’est un putain de dlone !

 

Le monstre avançait vers nous à vive allure. J’étais complètement hypnotisé, incapable de penser à quoi que ce soit d’autre qu’à ma fascination pour la technologie.

…I know that I'll be smiling with my baby, by and by…

Iro c’était déjà cassé en courant en se dirigeant vers les gros conduits d’aération. Il hurlait comme un débile en manquant de se prendre les pieds dans les faisceaux de tuyaux qui jonchaient le sol. Le lapin s’arrêta net, tourna la tête vers lui et lança une sorte de crépitement électrique. Un jappement de four micro-onde qui fit fondre la gaine plastique du tuyau dans lequel Iro s’était enchevêtré. Un geyser de gaz sous pression plongea l’automate dans ses retranchements analytiques. Pour couronnait le tout, Iro beuglait des injures en japonais. Les moteurs du drone devenaient complètement fous.

Je profitai de la confusion de son système d’asservissement en lui bazardant un saut en plastique dans les senseurs. Lorsque l’objet non identifié pénétra ce qui semblait être son périmètre de sécurité, il se liquéfia instantanément. Je ne bougeais plus, paralysé par l’effroi que m’inspirait la mort par frottement moléculaire. Ce que j’avais pris pour un lapin ressemblait plutôt à une saloperie de scorpion.

…Bye, bye baby, so long!

Mais Iro n’avait pas dit son dernier haïku. Le drone eu à peine le temps de crisser qu’il se retrouva avec un forcené sur le capot. Armé d’une lance à gaz d’une main et de son Leatheman de l’autre, il lui irritait les caméras tout en le surinant de coup de scie dans les circuits. Après quelques secondes de ce traitement, l’impudente machine s’affaissa en un tas de spasmes grotesques. Je me précipitai à la rescousse en me munissant d’un plot en fonte. Dans mon excitation je frappai Iro sur la tête. Le pauvre était tellement frigorifié qu’aucune goutte de sang ne sorti de l’entaille que je lui avais fait sur le front. À moitié assommé, il me regarda avec pitié puis s’éloigna les bras ballant de la scène du crime.

J’avais honte et ma tête bourdonnait…

…The blue tunnel. Il y avait effectivement trois grosses bouches de ventilation de couleur qui tournaient à plein régime. Si le site web disait vrai, il fallait que je prenne la bleue. Au moment où je la fixai ses pales dessinèrent un autre motif, comme si elles tournaient en sens inverse. Je ne les lâchai pas du regard. Elles ralentissaient.

Iro soufflait de la vapeur. Il était complètement groggy. Je le pris par les bras pour le remettre debout.

Les hachoirs neutralisés, Iro me passa sa Maglite.

 

-         Vas y…Kof, kof… j’en peux plus moi de me plendle des tlucs dans la gueule.

-         Ok, ok... J’y vais. 

-         そうー、行けーおまえ

-         Comment ?

-         Kof, kof… non lien…

-         Mouais… Oh ? Tiens les lampes s’allument toutes seules ?

 

Au même moment, Iro me sauta dessus comme un fou allié. Il m’assurait qu’il venait de voir trois drones arriver par l’ascenseur de service. J’étais de nouveau tétanisé par la peur. Iro avait déjà commencé à grimper à une échelle qui semblait monter indéfiniment.

Je fixais le système de ventilation en espérant de tout mon être qu’il se remette en route.

Lorsque je vis apparaître les devantures hargneuses des octopodes, le rotor se remit à bouger. D’abord lentement mais assez fort pour effrayer les droïdes dépités.

 

-         Hey! Man! T’inquiètes ! Ils peuvent plus passer… Comment c’est là haut ?

 

En faisant dos aux drones, je comptais les échelles alignées à la paroi cylindrique du soupirail. Iro Avait prit la première échelle.

           

-         Hey! Man! T’es sur que c’est par là ? C’était écrit la cinquième échelle !

-         Putain ! Fais chier avec tes connelies de cloyant ! Laz le bol ! Ici il fait chaud, je m’en fous !

 

Je devais lui faire confiance pour une fois. Il s’y connaissait mieux que moi en matière de sens de lecture.

Après une dizaine de mètres de grimpette, l’air commençait à devenir sérieusement lourd dans ce conduit métallique. Ça me pesait sur le métabolisme cette humidité de sauna suédois. Iro, au contraire, était tout pétulant, il se sentait décongeler. Il escaladait aussi vite que moi en poussant des soufflements d’euphorie.

 

-         Sukoi ! Kof… Kof… L’air !  Le soleil ! Maxime ! J’y crois pas ! C’est hallucinant !

-         Ouais, ouais… moi ça me casse les couilles le soleil…

-         Hé, y a un mec qui nous attend dehors ? C’est pas ton pote algérien ?

 

Ali nous attendait dans un Hiace tout pourri. Il fumait ses tiges et ne semblait pas si surpris que ça de nous voir. Il passa une sèche à Iro en lui tapant sur l’épaule. Le pauvre partit dans une quinte de toux qui en disait long. Perdu au milieu d’un gigantesque terrain vague, je contemplais le monstre de métal qui nous avait emprisonné ses 5 derniers mois. La Skyline Tower était un colosse de 200 mètres de haut. Une bite dressée qui lorgnait déjà sur la dépouille immobilière de l’ancien aéroport.

À travers ses lunettes de soleil, l’algérien nous toisait comme si nous revenions de colonie de vacance.

 

-         Ben alors les gars vous en avez mis du temps ? C’est toi Iro ?

-         Kof, kof…

-         Ouais c’est lui, mais putain, si on te raconte ce qui nous est arrivé tu ne vas pas nous croire…

-         Ça fait longtemps que je ne crois plus ce tu nous racontes. Heureusement que Dawn est là, sinon on se serait fait défoncer par les japs. Enfin… On en reparlera… Tiens ! C’est lui…

-         Qui ca? Dawn ? Allo ? Dawn ?

-         Hey Max! Good to ear you! So? Still alive?

-         Oh my funky god! It was so close!

-         Mothel fuckel! Kof! Putains d’individualistes!

-         But, what the fuck was in your minds? Why didn’t you guys staid inside the lift? I was waiting for the security check loop to cool down…

-         Hey… No worries. You did everything all right! Thanks!

-         Yeah, yeah but you triggered the scorpions. I saw it from the CCTV… You guys are fucking maniacs! Hey Iro, good job, this stuff was design for crowd control in Nicaragua!

-         Kof… Cheers… Kof kof…

-         I can’t talk for too long. They have a telecom tracer around this site; if they locate you, they might send the flying ones. Ah, ah! I already explained everything to Ali, but… You go to Lo Wu! I’m going to add your names in their database to let you go out of HK. Then you’ll be able to chill in China and escape to your towns. All right?

-         Euh… Ok… Well… thanks!

-         You’re welcome! Iro, dude, what’s your birth date?

-         Kof… May 18th… 1974…

-         Ok guys! Take care!

 

 

 

 

 

 

                                       


Plongé dans les lettres de Custine, mon train filant vers l’immensité sibérienne, je me sentais seul et perdu dans le 21ème siècle. Vicky me manquait terriblement. Elle m’avait conseillé cette lecture alors que je la saoulais avec la Sibérie. Arriverait-elle encore à garder son emprise sur moi grâce à un livre ?

Il y avait bien ces deux russes louches pour me rassurer, mais ils étaient concentrés sur leurs biographies de Staline. Après notre petite escapade en Chine, ça avait plutôt tendance à m’hérisser le poil. D’où venait cette fascination maladive qu’avaient les russes pour le passé ?

Depuis l’Europe, je n’avais éprouvé autant de solitude. Esseulé dans ce train qui filait vers Irkoutsk, je comptais les gens qui passaient devant mon compartiment. Avait-on si bien fait de vouloir se casser de la Skyline Tower ?

Je devais avouer qu’on s’était bien marré jusqu’à ce qu’on arrive à Pékin. Le passage de la frontière entre HongKong et la Chine avait été une partie de rigolade. Notre euphorie nous avait aidé à nous faire des amis dans des situations qui me paraissaient maintenant bien périlleuses. Je bénissais la politesse du désespoir.

Nous avions tenté le tout pour le tout, en oubliant que les activités puériles sont les seules permises en Chine. Alors notre odyssée avait vite tourné court.

Sous un tel ordre, la vie réelle était trop sérieuse pour admettre la situation désespérée dans laquelle nous nous étions engouffrés. Maintenant je réalisais que seule la bouffonnerie pouvait subsister en présence d’une si périlleuse réalité.

Converser c’était conspirer, penser c’était se révolter. Par ce que nous représentions, nous étions des virus dans leur système immunitaire. C’était si facile de nous démasquer. On avait juste changé d’échelle.

Malgré leur prétention à vouloir nous ressembler, les chinois restaient encore incultes. Mais cela leur laissait le champ libre. Ils pouvaient à leur guise se comporter comme des atomes, sautant brutalement d’état en état. Ne sachant pas ce qu’il se passe entre les deux, on en venait à les considérer comme des consciences quantiques.

Ce qui nous tenait, c’était de les voir à ce point accaparés par le désir de singer les comportements venant du capitalisme et de ses nations renégates soumises à la logique de Von Neumann. Ils se moquaient tellement de ce qu’ils copiaient que ça transpirait dans la rue. Nous nous y faufilions en prétendant être des leurs. Histoire de passer le moins de temps possible à Pékin et de prendre rapidement un train vers la Russie.

Malheureusement, les Hans faisaient encore des saints de leurs héros et en s’efforçant de mettre les cruautés de l’histoire à l’abri de leur foi pour le parti, ils confondaient les terribles vertus de leurs maîtres avec la généreuse puissance de leurs patrons.

Inévitablement, ils se transformaient en agents zélés prêts à dénoncer tout comportement suspect. Les pires heures de la tyrannie humaine étaient encore à venir.

Iro répétait que les exemples chinois étaient fort peu admirables. Loués par l’alchimie des prêtres grecs et par leur sacro-saint Yi King (1), ils se posaient en modèles de prudence, mais n’atteignaient jamais le rang de martyrs ni de la bonne foi, ni de la générosité. Jamais ils ne faisaient preuve d’assez de discernement, tel qu’en se sacrifiant pour le bien de la communauté. La seule forme de recyclage qu’ils pratiquaient était de réutiliser leurs héros pour nourrir l’égoïsme aveugle de la termitière. Peu importait leur style, ce qui comptait c’était d’être plus avare que son prochain. Le communisme avait été une façade pour cacher leur véritable visage. Maintenant que le monde avait loué la renaissance économique de leur système, ils se démasquaient au grand jour en affichant leur goût pour l’amassement.

De l’haleine de poisson, à la thésaurisation des ressources industrielles, il n’y avait qu’un pas qu’ils avaient franchi en toute insouciance.













(1) Oeuvre magistrale de la pensée chinoise, exposant à partir des soixante-quatre hexagrammes, soixante-quatre situations de mutations ou de changements fondamentaux auxquels peuvent se ramener toutes les situations.

 
Jeunes et vieux, tous revêtaient le costard. Les élégants l’avaient soyeux et amidonné, les vieux et les négligents l’avaient terne et taché.

L’expression de leurs yeux était curieuse ; c’était le regard fallacieux des peuples d’Asie. Iro tentait de me faire une démonstration en me jetant un regard de travers. Lorsqu’à mon tour je m’y essayais, il partait dans un fou rire soutenu.

C’était ce genre de blague banale qui nous avait valu de nous faire remarquer par cette petite marchande. Elle tenait une petite échoppe au coin de la rue qui faisait l’angle avec le parking de notre hôtel. Iro était tombé sous le charme de ses formes généreuses.

Il avait remarqué qu’elle nous jetait des lorgnades de curieuse. Après tout ce temps passé enfermé dans la tour, il avait le coup de foudre facile. Il ne lui fallut pas longtemps pour qu’il se décide à aller lui parler avec son rudiment de mandarin.

La chevrette avait joué le jeu jusqu’au bout. Mais je me demande encore si ce n’est pas elle qui nous a dénoncés. Je pouvais la comprendre ; Iro avait avoué lui avoir fait passer un sale quart d’heure. Il avait rarement baisé avec des chinoises. Il trouvait leurs simagrées trop fausses et trop molles. Alors lorsqu’il pouvait s’y mettre vraiment, il se délectait de pouvoir faire leur éducation. Il aimait les attacher par surprise avec tout ce qui lui tombait sous la main ; chaussettes, ceinture, cordons. Il pouvait ainsi y aller graduellement, sans qu’elles ne puissent protester. Ensuite il les bâillonnait avec son slip roulé en boule pour pouvoir les outrager en silence.

Etrangement il y en avait qui en redemandaient. Au Japon peut-être. Mais cette fois si, ce n’était sûrement pas le cas…

Je ne pus m’empêcher de le lui reprocher. Il aurait dû  attendre q’un moment plus adéquat se présente.

Je n’avais rien contre ses agissements tout droit sortis de son atavisme torturé par les hentais. Il se dépatouillait comme il le pouvait avec son héritage. Mais je n’avais pas aimé sa façon de nous mettre tout les deux dans la merde pour une histoire de cul.

 

 

 

 


La porte du compartiment s’entrouvrît et je vis débarquer un grand black chauve accompagné d’une espèce de walkyrie de six pieds de haut ; une anglaise pure tchatche si j’en croyais la rythmique de son accent britannique.

 

-                …sake, you have the unpleasing habit to forget drug is a tedious trap. It seems nearly everyone I know ends up either in prison or dead! Enough of this, right, as if I haven’t heard this words before? Oh well, I hope people use drugs and find out where they will take them, its your path and your choice and nobody should be able to restrain this. In fact some of the cleverest people I know use them, but unfortunately, it is all for the egocentric or hedonistic reasons. Let me just hope people don’t do what they do best with drugs and all other things in life, overindulge them… Because human nature let us not forget.

-                You are describing a Christian behavior.

-                No, it’s a Human thing!

-                Mais tu as des effets si différents avec toutes les drogues que l’on ne peut tenir un discours aussi dirigé. On fait trop souvent l’amalgame entre elles. Alors qu’elles ont toutes leurs spécificités. Comment peut on mettre dans le même panier d’un côté l’alcool et la coke qui ont tous les deux des effets dévastateurs sur le cerveau, avec vieillissement prématuré du cerveau, et de l’autre, le haschich, qui se fixe sur les récepteurs du plaisir et qui augmente la perception sensorielle ? Ou encore les opiacés, qui se fixent sur les récepteurs de la douleur, évitant ainsi de ne plus ressentir quoi que ce soit de désagréable. Et puis les champignons et le LSD, qui ont de loin l’effet le plus étrange sur le cerveau, c’est comme si ils en inversaient l’équilibre chimique. C’est comme s’ils dépolarisaient l’esprit dans un mode désaxé. Certaines drogues peuvent avoir un effet énorme sur nos perceptions métaphysiques. Ce n’est pas pour rien que le Peyotl était une drogue utilisée par les sorciers. Eux seules savaient la prescrire dans les bonnes proportions, tel des psychanalystes modernes, ils savaient faire corps avec les problèmes de leurs patients et réinventer leurs modèles pour s’adapter à chaque cas. Le Shaman comme le sorcier, puise profondément en toi pour t’amener à la guérison. Au lieu d’aller chercher dans l’industrie de masse, ils cherchent une solution sur mesure au fond du matériel vivant. Là où le gène n’a plus rien à faire de nos petites questions existentielles quotidiennes. Sa puissance irradie l’esprit et ouvre de nouveaux champs de perception au malade, qui retrouve de lui-même le chemin vers l’équilibre. En traversant ce chemin vers la vie, il y a moyen d’atteindre des états de plénitude contrôlée extrêmement kiffants. By the way, have you ever made love on White Widow?

-                I… don’t think so…

-                It’s great! Tu ressens l’autre de manière discrétisée. Comme si l’information qui montait à ton cerveau était numérique et qu’il y avait une sorte de perte de la bande passante qui réduisait le flux, mais tout en gardant autant de puissance de traitement. Tu as le temps de savourer chaque morceau de jouissance qui arrive par bribe. La sensation devient plus étalée dans le temps et cela te permet d’analyser le plaisir. Tu n’es plus en avance ou en retard par rapport à lui. Tu as le temps de te synchroniser parfaitement et tu peux ainsi faire monter la pression de l’étreinte à un niveau complètement délirant. Tu sens que c’est le seul moyen de faire revenir le flot d’information de manière assez continue pour pouvoir provoquer le Nirvana.

-                The more you speak, the more I feel like French was designed for whores so that they could communicate during oral sex.

-                Gasp…

-                Come on! Don’t be so French!

 

Le black piqua un phare, jeta un coup d’œil autour de nous et entama une histoire pour se rattraper.

 

-                Il était une fois un roi et ses ministres. Le roi était persuadé que les sujets masculins de son royaume avaient une grande indépendance d'esprit alors que ses ministres lui affirmaient que c'est bobonne qui gère. Pour en avoir le coeur net, le roi décida alors de réunir ses sujets. Il leur demanda de se séparer en deux groupes. À gauche ceux qui obéissent aux injonctions de Madame et à droite, les autres. Deux groupes se formèrent effectivement mais dans celui de droite, il ne se trouva qu'un seul sujet. Sa majesté se dirigea vers ce dernier, tout fier d'avoir trouvé quelqu'un de valable et lui demanda pourquoi il s'était mis ici. Il répondit « Ma femme m'a demandé de ne jamais suivre les mouvements de foule ».

-                It’s so sweet !

 

Après quelques minutes d’espionnage, je compris qu’il était venu en Asie pour d’obscures raisons. Comme la plupart, il avait vu de la lumière mais, selon ses mots, il avait rapidement compris que le caractère cohésif des asiates lui permettrait de ne pas être assimilé par leur mode de pensée. En évitant de parler les langues locales, il se postait à l’extérieur de leur monde. Reposant ainsi en territoire neutre, par-delà la morale du nouveau troupeau mondiale.

Moi non plus, je n’avais pas appris les langues des pays dans lesquels j’avais vécu. Mais j’avais toujours mis ça sur le compte de ma paresse. Je n’avais jamais imaginé que quelqu’un puisse le faire consciemment et en tirer quelque chose. Quelle mauvaise fois !

Je repensais à la vision guerrière de la linguistique que m’avait exposé Ali à Shenzhen. Entre deux inventions de fou, il m’avait ouvert l’esprit à une multitude d’interrogations capitales qui remettaient en questions les valeurs sociales les plus fondamentales. Ces deux personnages partageaient beaucoup d’idées. Je devais avouer qu’ils me foutaient grave les boules. Dawn, à côté, avec ses idées religieuses affinées et logiques, semblait extrêmement sain et équilibré. Il sortait tout droit de l’enfer de la magouille internationale, mais il avait malgré tout réussi à me séduire, ce tout en me démontrant qu’il pouvait écraser un avion dans une centrale nucléaire en restant tranquillement assis dans la pelouse.

Le phénomène commun chez tous ces types était cette dérive progressive qui les poussait inéluctablement à trouver des solutions purement intellectuelles à leurs problèmes. Dans leurs démarches extrêmes, ils allaient beaucoup trop loin. Ils évoluaient telles des machines de guerre froide, des monstres à l’état pur, n’ayant plus rien d’humain. Des hommes si concernés par leurs propres intérêts, que la destruction psychologique des autres leur était devenue une nécessité.

Il y avait toujours ce mot qui ne cessait de me venir à l’esprit ; nazi.

Je ne pouvais m’enlever de l’esprit qu’ils auraient sûrement été des nazis convaincus s’ils étaient nés une cinquantaine d’années plus tôt. Ils auraient sûrement succombé au caractère révolutionnaire que cette doctrine avait su revêtir à l’époque, pour séduire les feux follets d’un monde en plein bouleversement métaphysique.

Mes récentes rencontres semblaient venir d’une autre époque. Au loin dans le passé, tels des loups, ils contemplaient les faiblesses du présent avec un recul cynique.

 

J’allais me resservir un peu d’eau chaude et lorsque je revins, ils n’avaient toujours pas lâché l’affaire.

           

-                …mais la quatrième guerre mondiale a commencé depuis longtemps. Le fait même d’en douter trahit immédiatement le camp dans lequel tu es. C’est tellement évident que de penser un seul instant que cela n’est pas vrai est une véritable insulte pour tous ces enfants qui meurent à chaque instant.

-                O sweet heart! It has been like this since the dawn of time.

-                Non, ça n’a pas toujours été comme ça. Maintenant avec les moyens dont dispose l’humanité, nous ne pouvons plus nous voiler la face. Les consciences se doivent d’évoluer et de passer un cap qui nécessite un peu d’effort. La volonté de puissance ne s’applique pas aux bourreaux mais aux victimes. Elles se doivent de lever la tête et d’agir avec un véritable sentiment de perfection.

-                Here you come again with your elitism?

-                We ain’t perfect... Mais j’en viens à plus condamner les familles palestiniennes qui envoient leurs entrailles au suicide, que les responsables désignés...

-                Of course! It’s all about this old European fantasy that tends to represent this conflict as a dog fight. Holocaust versus colony, a very deployed exo-toxic(1) issue.

-                Clair ! Si c’est évident qu’Israël est un tyran, la réponse palestinienne est une telle perte d’énergie. Une telle pub pour le suicide de masse, tout ça encouragé par toutes les caméras d’la planète. Les effets d’une telle folie sont désastreux. Ils alimentent les pulsions fascistes qui sommeillent en chacun de nous. Tout ça aboutit à l’anti-mondialisation et à ses multiples avatars. Il serait tellement plus efficace de se moquer avec flegme de son adversaire. Le monde entier est prêt à recevoir quelqu’un qui répondrait à toute cette violence avec un peu d’esprit et de classe. We need to fight the enemy, intellectual laziness. It’s the only thing fundamentally bad. It’s urgent!

-               











(1) Dangerous to others. Highly exo-toxic issues promote the destruction of persons other than their hosts, particularly those who are carriers of rival memes.

 
Fundamentally… What do you want to do about it? Ask kids to pass some exams and if, according to your standard, one is diagnosed as “too lazy for the king”, you’ll just send them to special holiday camps? Is that it?

-                The world became too dangerous to lead a carefree life, to believe problems come from people who think too much, to feel like there is a scapegoat to sacrifice to release the evil from humanity. The fourth world war is not about money, territories or power, it is about public awareness. So there is indeed a tremendous selection process at work. First culturally then genetically speaking. As I already said, it’s a matter of urgency.

-                But how can you be so sure you’re not one of those people you condemn? Did you ever suffer enough to know what you’ll do if you were in their situation?

-                C’est grâce à toi ma chère. Si je n’avais pas cette tête de « misère du monde », serais-tu avec moi ?

-                I’m not with you because of the reason you try to put forward, maybe it’s just because you’re rich enough to make me travel wherever I want to go?

-                Non, tu es avec moi parce que tu n’as jamais réussi à sentir quoi que ce soit trembler en moi. Et ça, ça te rassure énormément...

 

J’avais mis du temps à en être sûr, mais finalement je comprenais sa tactique. Bien sûr qu’il me parlait. Il avait compris que je ne perdais pas une miette de ce qu’ils se disaient et que mon silence prouvait que j’acquiesçais. Sans même que j’ouvre la bouche, ils anéantissaient systématiquement les idées qui bouillonnaient dans mon esprit couvert. Ils devaient pressentir que j’étais français.

J’avais déjà ressenti cette volonté d’imposer à des inconnus mes critiques du monorail intellectuel hexagonale. Alors pour une fois que j’en étais victime, je me résignais à écouter sans moufter.

Mais la vérité était que les grandes lignes de leur conversation ne me choquaient pas plus que ça. Après cette ligue de musulmans extraordinaires, qu’aurait-on bien pu me raconter pour me prendre à rebrousse poil ? J’étais plutôt tétanisé par la situation. Il fallait être suicidaire pour la ramener lorsqu’une anglaise s’accordait avec un francophone.

Je décidai d’aller méditer les effets néfastes de cette quatrième guerre mondiale en flânant dans le wagon restaurant.

Les odeurs de pâte feuilletée et de viandes flambées me tirèrent d’une léthargie olfactive qui avait trop duré. Je réalisais petit à petit à quel point j’avais complètement oublié ce qu’était la cuisine. Je me souvenais que j’aimais penser que c’était peut être la seule chose qui valait vraiment le coup. Et surtout que mon entourage aimait ma cuisine.

Mes différents appartements européens avaient toujours été envahis de gourmets qui venaient squatter ma table. Humer le fumet qui s’échappait de mon four à chaleur tournante. J’aimais penser à la quantité de nourriture que j’avais pu accommoder dans ce four Moulinex. Etait-ce ce que chaque four se devait d’espérer en sortant de son usine, ou avait-il vraiment vécu quelque chose d’extraordinaire ? Avais-je permis à mon four d’exprimer ce qu’un four pouvait espérer en sortant des chaînes d’assemblage? En tout cas, lorsque je remarquais à quel point les parois étaient sales, je ne pouvais qu’immanquablement me dire que c’était le signe d’une activité exemplaire.

Mon secret résidait dans une cuisine essentiellement à base d’alcool et de pâte feuilletée. Cela ne pouvait jamais rater. Quel que soit ce que je tentais de cuisiner, c’était une réussite indiscutable. J’avais toujours la majorité de mon côté.

On aurait pu me demander de réanimer un Big Mac, je m’en serais sorti à merveille. J’aurais fait revenir le steak haché avec une pointe de cognac ; réchauffer les frites et le pain au four avec un bol plein d’eau, d’herbes de Provence et de sel. J’aurais jeté les cornichons aigre doux à la poubelle pour les remplacer par de typiques cornichons au vinaigre. Et bien sûr j’aurais remplacé le fromage par une fine tranche d’emmental. Mon four aurait pu en accueillir une demi douzaine, comblant ainsi l’estomac de quatre personnes. Non pas que je n’aimais pas les hamburgers, bien au contraire, mais ceux que chiaient les chaînes McDonald étaient vraiment nazes. Le genre de bouffe qu’on refile aux cochons en élevage industriel.

Immanquablement j’effectuais ce genre de tour de magie pour apaiser la faim de mes hôtes. Jamais je n’avais failli à cette louable tâche. Alors, lorsqu’on me demandait quel était mon secret, je ne pouvais m’empêcher de me dire que c’était si simple, que cela ne pouvait en être un. Il s’agissait juste de mettre le prix dans les bons ingrédients. Je me confrontais de front à l’incompréhension des néophytes.  

En revenant au présent, je réalisais que j’étais en face de grosses patates fourrées aux fraises des bois. Elles étaient toutes fumantes. La serveuse me fit signe d’aller m’asseoir.

Moins d’une minute plus tard, elle me les apporta accompagné d’une salade de maquereaux, d’un verre de Djemete noir et de son splendide  sourire.

Ce repas délicieux me transporta dans un monde léger, loin de toute cette merde pleine de saturation, de thune malodorante, de conspiration alambiquée et de virus fumeux ; loin de cet univers sorti de l’imagination sclérosée d’une patriarchie bouclant sur ses propres paranoïas staliniennes. Ce gâchis d’énergie, qui aurait dû servir à paver de roses le chemin d’une muse, me faisait chialer.

Mais soudain je pensais à Iro. Le pauvre, il devait à on tour passer un sale quart d’heure. Ces salauds de chinois étaient devenus vraiment cons avec leur haine anti-nippone. Il avait pris la mauvaise file, ou devais-je dire la mauvaise fille.

On aurait dû rester ensemble. Si j’avais été avec lui lorsqu’ils ont découvert qu’il était japonais, j’aurais sûrement eu une chance d’embrouiller ces robots de surveillance chinois. Ils étaient faciles à entortiller, il fallait juste savoir se faire passer pour un taré qui les ferait plus chier qu’autre chose. Mais je le voyais déjà ce petit bonhomme, tout suant dans ses santiags, sans savoir s’énerver assez pour leur faire vraiment peur. Il avait dû la jouer cool, alors que ces bâtards étaient en mode ultra agressif. Je l’imaginais encerclé par ce barnum de bureaucratie et d’agents scrupuleux, écrasé par le nombre, houspillé comme une petite fourmi dans la mauvaise termitière. Il devait avoir fondu sur place.

Ce que j’avais compris de cette histoire, c’était que lorsque la Chine avait commencé à faire preuve de mauvaise fois au sujet de son degré de contamination au SARS II, les japonais avaient rajouté une bonne dose d’huile. Ils n’avaient pas digéré que les chinois aient refusé leur siège au conseil de sécurité de l’ONU. Alors cette histoire d’épidémie cachée, ça les arrangeait bien au final. Ils avaient pu la jouer « ben vous voyez, on vous l’avait dit que cette bande de paysans ne jouait pas carte sur table ! Ils en ont rien à foutre de votre gueule, ils arrivent déjà pas à s’occuper de leur propre pays, c’est pas pour qu’ils aient un avis à donner sur la diplomatie internationale ».

La réaction chinoise avait été à la mesure du pique lancé. Iro avait vu le truc arriver gros comme un missile. Je ne voulais pas y croire, ayant encore souvent tendance à considérer les relations entre les pays asiatiques comme un modèle de pacifisme. Je ne pouvais imaginer la moitié de la population mondiale se moudre la race à coup de rayons tachyons. C’était tout simplement suicidaire. Ça allait complètement à l’encontre de la logique de conservation de l’espèce.

Mais il fallait s’y faire. Je me souvenais de ce que Coralie avait écrit sur moi dans un travail pratique sur les conséquences de la guerre :

 

« …Maxime aimait à dire que les blessures de la deuxième guerre mondiale étaient outrageusement ouvertes aux yeux des enfants. Il était évident que les tensions laissées à la fin de cette noire période n’avaient pas été éloignées. Bien au contraire elles avaient été transformées en fantasmes grotesques dans l’imagination collective. Travaillants à la racine les consciences de l’humanité toute entière, elles étaient prêtent à resurgir à chaque instant. Rien ne pouvait le réconforter, il se prenait d’envies subites de pleurer lorsqu’il faisait face à ce qu’il considérait comme d’infâmes évidences…»

 

A l’époque la férocité dont mes collègues faisaient preuve envers leurs concurrents anglais me donnait chaque jour de quoi alimenter mes cauchemars.  Comment aurais-je pu supporter seul cette horrible prise de conscience ; sûrement pas en passant mes soirées dans mon appartement du 100 rue la Boetie. D’inévitables tergiversions anti-sionistes m’y attendaient. Je ne cherchais pas à aller à leur encontre. Je me posais en tant qu’impassible auditeur. De temps à autre, je lançais dans l’arène les idées défendues par l’un de mes collègues. Elles se faisaient immanquablement dévorées par l’appétit féroce des bêtes fauves. J’y forgeais mon avis de manière inconsciente. Je me rangeais du même coté que les copines ; ça me faisait terriblement peur.

Ma mémoire était intacte. Je me souvenais de cette vie antérieure comme si je l’avais vraiment vécue.

Coralie aimait me prouver que je cherchais interminablement à trouver un terrain d’entente avec le monde. Parce que je me sentais souvent être le seul sur cette terre à penser, j’en déduisais que j’étais plus intelligent que la masse. Elle avait raison, je devais tenter de réprimer le plus possible cette idée. Elle m’avait appris à me méfier de la suffisance comme de la peste. À cela je ne pouvais qu’immanquablement me répondre que je devais être très perspicace pour arriver ainsi me méfier de moi-même. J’amorçais un écho intellectuel qui, à coup sûr, m’entraînait vers un larsen dévorant, obnubilant mes capacités cérébrales en l’espace de quelques minutes. Coralie me tirait de cet état en en concluant que j’étais vraiment con.

Elle me disait aussi que je devais essayer de mieux me faire comprendre. Cela passait forcement par mieux comprendre les autres en se mettant au même niveau. Ma toute nouvelle appréhension viscérale pour l’autosatisfaction reprenait inévitablement le dessus. Je me mettais à imaginer que je ne devais pas être le seul à me percevoir dans cet état. J’entrevoyais alors le vice de ma démarche. Qu’une majorité de gens crée la normalité ne pouvait être qu’une idée fausse. Imaginer que j’étais une exception à la norme alors que je ne cessais de remarquer que mon entourage n’est que diversité. Il ne pouvait pas y avoir de norme. Etait-ce un terrible malentendu qu’on aurait tenté de m’inculquer. Je me demandais bien à quelles fins. Pire, je me mettais à me demander si ce n’était pas une forme de surdimensionnement de mon ego. Je déplorais alors qu’un si bon sentiment puisse aboutir à de telles conclusions. En outre cela ne m’éclairait pas plus sur la méthode à suivre pour mieux être compris. Peut-être que c’était justement en pensant comme cela que je commençais à raisonner plus normalement. J’espérais que cela pourrait m’aider à éviter les déserts d’incompréhension que je traversais quotidiennement.

C’était à cet âge que mon père ne regardait plus que des lasers disques d’opéra. On ne s’était jamais réellement parlé. Ça ressemblait à une de ces histoires à deux balles où l’on cherchait à tout comprendre et où l’on résumait la dimension psychologique en parlant d’incompréhension. Il y avait une immense pudeur qui nous séparait. Je me surprenais souvent à avoir peur que mon père soit une vraie merde. J’en crevais de trouille à l’idée que je n’avais encore pas dépassé cette phobie. Je pensais être le seul trouduc à ne pas avoir réussi à regarder son arbre généalogique en face. Je me sentais incapable de le prendre au cou en lui gueulant dessus. D’où venait cette si fracassante séparation entre la génération de mes parents et celle de leurs parents ? Je ne comprenais pas. Etait-ce une tendance inévitable de l’évolution sociale que de couper court abruptement avec ses ancêtres ? Que pouvait-il bien arriver pour qu’il y ait un divorce si net ? Les motifs de caducité n’étaient pas encore enclenchés conformément entre les deux mondes. Il y avait schisme narratif. Une disruption récurrente dans les patterns de l’histoire.

C’était peut être ça l’origine de ce Maxime animal qui prenait toujours les bonnes décisions, mais qui me foutait grave les boules.

C’était hallucinant. Je n’arrivais pas à imaginer que je puisse avoir pensé cela un jour. C’était comme si je me souvenais d’une autre personne. Comme si je contemplais une mue. Je voyais les dessins laissés par mon ancienne personnalité, mais je ne pouvais plus les ressentir. J’avais le sentiment d’observer un caractère colonial, blindé de préjugés et d’incompréhension. Ça me faisait le même effet que lorsque j’avais cherché à comprendre Iro. J’avais d’abord eu l’impression de le cerner parce qu’il avait un comportement assez prévisible dans les grandes lignes. Mais il m’arrivait parfois de ne rien comprendre à sa logique. Je réalisais que je ne pouvais établir son profil psychologique sans tomber dans la grossièreté. Plus je le connaissais, moins j’étais capable d’en parler.

Ça me faisait vraiment bizarre d’éprouver les mêmes sensations à mon égard.

A force d’aller pêcher dans mon passé, je prenais pleinement conscience que le diable se cachait dans les détails.

Je flânais un peu dans le couloir du wagon en fumant quelques cigarettes, histoire de voir qui est-ce qui utilisait ce légendaire transsibérien. Etait-ce seulement des écrivains comploteurs ou des riches duchesses en mal d’aventure. Non, en fait, c’était pareil qu’ailleurs ; une population hétérogène, composée de noirs qui jouent au bridge, de russes qui écoutent de la techno lettone, de gros en sueur sous leurs fourrures, d’enfants qui jouent à la GameBoy, de mongols aux mains moites, de nabots aux regards espiègles, de contrôleurs patibulaires, de jolies filles au sourire aguicheur, de vieux qui glandent et de militaires qui fument de la durban.

 


Lorsque je retournai dans mon compartiment, il me sembla qu’il y avait du grabuge dans l’air. La plantureuse anglaise fronçait les sourcils. Le grand chauve avait dû la saouler à l’assommer de français avec un tel débit.

 

-                Quand tu commences à ne plus m’écouter c’est que tu as faim.

-                Exactly I’m staaarving! For God sake, I’m 5 weeks pregnant!

-                Ok, ok… Tu as besoin de vrai argent ?

-                Oui, ça serait bien. Là où je vais j’ai peur que cela ne me serve pas à grand-chose d’avoir tes crédits volubiles.

-                Volatiles ? Volage et frivole. De l’argent qui papillonne…Tu sais ça serait bien si tu pouvais mettre en place une cellule là où tu vas. D’ailleurs serait-ce indiscret de savoir où tu vas ?

-                I don’t think you should know.

-                Wow, tu caches quelque chose? Un truc réellement important que je ne dois pas savoir !

-                Exactly.

-                Je suis impressionné. Je savais pas que t’étais assez méchante pour faire ce genre de choses. Tu commences à dépasser Vicky en perfidie.

-                Holly mother of god! Of course, I’ve always been the craftiest!

-                Why are you always trying to be right?

-                Just because.

-                Bien… Alors changeons de sujet… Sais-tu parler Russe?

-                наилучшим образом дальше!

 

A ce moment les deux moujiks se retournèrent l’air ébahi. Ils fixèrent la jolie blonde comme s’ils s’estimaient chanceux de ne pas avoir décroché un mot du voyage. Elle entrouvrit sa fourrure pour s’aérer la poitrine, puis elle se munit de son meilleur accent russe.

 

-                I go Palana, comrade!

-                Où est ce que ça peut bien être?

-                Far far away north.

-                Que vas tu faire dans ce trou givré à alcooliques?

-                I rave to meet a comrade, comrade!

-                Quelqu’un que je connais?

-                No, you don’t know rer. rim, rer…Well…

-                Comment s’appelle-elle? Si ce n’est pas indiscret…

-                Malissa.

 

En entendant ce nom, je ne pouvais m’empêcher de la dévisager comme si je cherchais à me souvenir où avais-je pu l’avoir déjà rencontrée. Elle me laissa une chance de rattraper mon indiscrétion en se couchant sur son compagnon avec désinvolture. Il lui répondit par un regard embrasé et ils se levèrent en faisant abstraction de nous.

Une demi heure plus tard, elle revint un peu décoiffée, les pommettes rouges. Fringante, encore transportée par la volupté, elle décida de fermer les yeux en souriant. Le renoi paraissait plus relax qu’auparavant. Ça lui avait un peu fermé le clapet.

Il me fixa pendant quelques instants. Assez longtemps pour que je ne puisse penser que c’était un accident. Il baissa le front comme pour me faire sentir qu’il me jugeait tout en se soumettant à mon humeur ; une sorte de regard de chat sorti d’un roman de Boulgakov.

Si ce mec n’était pas le diable incarné, je me coupais les couilles au hachoir.

Il me tendit sa carte de visite à bout de bras.

« No_Name_Computing Das EUCH Incorporated ssh://NNC Operation Marshall ». Merde, l’organisme qui hébergeait le compte que j’utilisais pour communiquer avec Dawn. J’avais vaguement cherché à en savoir plus à leur sujet sur rense.com. Ils décrivaient cette organisation comme une sorte de complot globalisé, qui oeuvrait entre autre, à s’accaparer la sous-traitance du calcul informatique. Ils travaillaient uniquement avec des entreprises discrètes, qui voulaient cacher leurs besoins. L’opération Marshall se présenta :

 

-                Je commande une organisation secrète qui vient d’atteindre sa taille critique. Nos agissements sont surveillés par les gouvernements.

-                Oui, j’ai entendu parler de vous sur le web.

-                C’est ce que je dis, on commence à déborder de partout. Mais c’est plus très grave… Et toi qu’est ce que tu fous ici ? Toi aussi t’es en cavale ?

-                Comment tu sais ? Je veux rejoindre Moscou pour rentrer en Europe.

-                Comme c’est orignal…Qu’est ce que tu veux aller foutre là-bas ? T’es pas au courant ?

-                De quoi ?

-                Ben c’est quasiment la guerre civile. J’espère que tu as du backup pour couvrir ton ptit cul de blanc.

-                Putain ? La guerre civile ? Qu’est ce que c’est encore que ces conneries ?

-                Ben ça a commencé par des grèves, comme d’hab’. Mais ça a vite dégénéré lorsque une minorité de grévistes c’est avérée être une organisation militaire anti-démocratique. Soit disant que ça aurait d’abord pris racine aux states.

-                Putain !

-                Ben oui… et là où c’est vraiment parti en couille, c’est lorsque la population s’est rendue compte qu’ils étaient carrément plus puissants que les flics. L’armée on n’en parle même pas…

 

Soudain le russe à barbe m’enjamba pour rejoindre son compagnon. Il lui parlait tellement fort que nous avions du mal à continuer notre conversation. Il lui tendit un paquet de tic-tac avec fierté. Le russe à moustache le secoua et le posa sur le rebord de la table. Il se replongea dans sa biographie et le Marshall pu continuer son état des lieux.

 

-                Ça faisait des lustres qu’ils n’étaient préparés à une telle guérilla organisée. Je te passe les détails sur les exécutions de politiciens à coup de drones tueurs.

-                Mais comment ais-je pu ne pas être au courant de cette merde ? Ça fait combien de temps ?

-                Quelques semaines… début mai. Tu devais être au mitard ?

-                Pas loin, j’étais à HongKong.

-                Pff… C’est aussi dû au fait qu’ils ont pris le contrôle des medias. Et du coup ils font dire ce qu’ils veulent à Reuters. Ça fait un bout de temps qu’ils noyautent. Ça ne m’étonnerait pas que Blair se soit déjà fait décapiter.

-                Et toi tu as vu tout ça ?

-                Ouais, je suis retourné en France pour chercher mes parents à Munich. C’était n’importe quoi. Ils voulaient me faire croire qu’ils adhéraient aux idées de ces netocrates(1). En fait ils étaient morts de trouille. Ils ne croyaient plus en rien.

-                Non ! Ils s’appellent comme ça ? J’hallucine !

 

La généreuse blonde me toisa d’un air véhément.

 

-               











(1) Le netocrate a créé et non pas hérité son identité sociale. Il s'est fait tout seul, aux sens les plus fondamentaux des mots faire et seul. Le netocrate a de l'argent, mais c'est un moyen et non pas une finalité. Il surpasse le capitalisme en contrôlant les réseaux qui contrôlent le monde. Le netocrate est un manipulateur politique et artistique qui a transformé le networking en art.

 
Capitalism will be no more and its chief proponent, the bourgeoisie, will gradually lose power and become a mere “underclass”. What? Don’t look at me like this. I just read it here…

-                Ben oui ils ont repris le paradigme (1) pour se donner une bonne conscience. Comme les sans-culottes avaient repris celui de la démocratie grecque.

 

Le russe à barbe reprit un tic-tac en déclamant « политика ! политика ! Argh…». Son ami le regardait comme s’il s’était fait piquer par une guêpe.

Mon colporteur sourit volontiers en rattrapant son analyse.

 

-                Le pire c’est que je suis persuadé qu’il n’y a même pas de gros méchants derrière tout ça. C’est juste un truc qui émerge de la masse de temps en temps. Lorsque les dirigeants se font trop vieux, trop à la ramasse. C’est impressionnant la vitesse à laquelle ça va.

-                Ben ne m’en parle pas. Je n’ai pas voulu y croire, ça m’a rattrapé à une de ces vitesses !

-                De quoi tu parles ?

 

Il m’avait posé cette question avec des yeux qui pétillaient de malice.













(1) Un paradigme est une représentation du monde, une manière de voir les choses. Le mot tient son origine des mots grecs παράδειγμα qui signifie « modèle » ou « exemple ». Ce mot lui-même vient de παραδεικνύναι qui signifie « démontrer ».

 

 

-                Je parle de ces phénomènes de masse qui chamboulent tout du jour au lendemain. J’avais une coloc’ new-yorkaise qui avait voulu attirer mon attention là dessus pour me faire prendre conscience des dangers qu’engendraient une épidémie…

-                Moi, j’étais à HongKong pour la première vague de SARS. Hormis la peur évidente d’attraper la maladie, le problème majeur était dans la reconfiguration sociale que cela imposait implicitement. On a trop longtemps été cocoonés par la machine occidentale. À tel point que même quand on nous en parlait, ça nous paraissait sorti d’un film catastrophe ou de la bouche d’un oiseau de malheur qui aurait pété les plombs.

-               











(1) La stochastique est l’étude des phénomènes aléatoires dépendants du temps. C’est une extension de la théorie des probabilités. Le domaine d’application du calcul stochastique comprend la mécanique quantique, la chimie, les mathématiques financières, et même la musique.

 

 
Ce qui m’embête c’est qu’avec toutes la stocha’(1) que je me suis tapé, avec les caisses d’analyse de risques que je me suis enfilé depuis que je bosse dans la finance, je n’ai pas réussi à voir le truc venir. Je me suis laissé enfermer comme du bétail dans une tour qui nous pompait tout ce qu’il nous restait d’humain. Et on n’a pas idée de ce que c’est, vivre enfermé comme ça. Personne ne se rend compte de ce que cela implique. C’est comme si tout d’un coup la société se condensait.

 

Soudain les deux russes se mirent à se chamailler en pointant le paquet de tic-tac vide. Il semblait que le moustachu n’en avait pas eu un seul. Plongé dans son bouquin, il n’avait pas vu que le barbu lui avait tout pris. Le coupable n’en menait pas large.

Mon interlocuteur sortit de sa poche un paquet d’Airwaves à la cerise mentholée. Il le leur tendit gentiment comme une invitation à se calmer. Je pris peur, imaginant que les russes prendraient ça comme une sorte de pitié mal placée. Mais non, ils se calmèrent tout de suite. Ils étaient même réconciliés.

Le chauve plongea sur moi en me tendant la main.

 

-                C’est terrible ce qu’on peut parler, alors qu’on vient juste de se rencontrer… Gilémon !

-                C’est du Russe ?

-                Mon nom c’est Gilémon et, elle c’est Lizzie. La femme la plus belle de la Terre.

-                Enchanté, moi c’est Maxime.


Il faisait nuit, ma voiture filait bloquée à 100 km/h sur cette route de montagne parsemée d’enfants aveugles. Je me réveillai en sueur et énervé. Énervé que je puisse imaginer des trucs pareils. Énervé que le monde dans lequel je vive, puisse m’inspirer ce genre de cauchemar.

Tout avait commencé avec ces rayons de l’espace qui avait déclenché cette vague sur laquelle j’avais surfé jusqu’à Kualalum pour me faire pêcher par ces hackers musulmans, catalysant mes phobies, propulsant ma carrière pour mieux servir leur avidité, m’enfermant plus profondément dans l’aliénation par le travail. En tombant à moitié amoureux d’une machine, je m’étais perdu, je ne savais plus où, pour émerger dans ce train, accompagné du clone black de Moby qui m’annonçait le retour sur Terre de Kali la féroce. Je ne savais pas pourquoi mais tout m’était revenu d’un seul coup… Je n’y comprenais encore rien, mais au moins je m’en souvenais.

 

Dans la vallée embrumée, l’océan Baïkal reflétait les premiers rayons de lumières. Lizzie dormait avec grâce pendant que les deux russes trempaient leur thé.

Le soleil se levait en silence.







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